La Loi De Téhéran : Critique

Réalisateur : Saeed Roustaee
Acteurs : Payman Maadi, Navid Mohammadzadeh, Houman Kiai, Parinaz Izadyar
Genre : Thriller, Polar
Durée : 135 minutes
Pays : Iran
Grand Prix du Festival Du Film Policier de Reims

Synopsis :  Au terme d’une traque de plusieurs années, Samad, flic obstiné aux méthodes expéditives, met enfin la main sur le parrain de la drogue Nasser K. Alors qu’il pensait l’affaire classée, la confrontation avec le cerveau du réseau va prendre une toute autre tournure…

L’Iran est une terre de cinéma, cela n’est plus un secret pour personnes. Depuis les envolées poétiques de Kiarostami ayant braqué les projecteurs sur le pays, de nombreux autre cinéastes ont su malgré la censure, et le régime autoritaire en place, vivre de leurs passions, au risque de leur vie pour certains, pour offrir un regard sur une nation tenue au secret de ses frontières.
Des réflexions sociales de Jafar Panahi aux pamphlets politiques de Mohammad Rasoulof en passant par l’analyse sociétale de Asghar Farhadi jusqu’au cinéma d’horreur de Babak Anvari, le patrimoine cinématographique iranien malgré les restrictions ne cesse de vouloir vivre libre, échapper au contrôle, afin de créer des nouveaux horizons, des terrains de cinémas singuliers.

La Loi De Téhéran réalisé par Saeed Roustaee fait parti de cette vision du septième art perse, allant atteindre des territoires que nous ne soupçonnions pas, pour repenser les codes d’un genre cadenassé depuis de nombreuses années : le polar pénitencier.

Sorti en 2019 en Iran, le film aura mis près de deux ans avant de poser le pied en France. Après avoir remporté le festival du film de Fajr (festival iranien) avec entre autres le prix du meilleur film ainsi que du meilleur montage, le film a été présenté à Venise et a également remporté le Grand Prix du Festival Du Film Policier de Reims en 2021.

Saeed Roustaee, l’âpre regard iranien

Saeed Roustaee, jeune cinéaste iranien, signe son deuxième film avec La Loi de Téhéran. Diplômé de l’école de cinéma de Téhéran, la Soureh Film University, Roustaee réalise deux courts-métrages chacun récompensés par de nombreux prix lui permettant de tourner son premier film : Life And A Day.
Un premier film qui contrairement à La Loi De Téhéran n’a pas réussi à trouver une fenêtre de sortie vers l’hexagone bien qu’ayant remporté le Reflet d’Or au festival internationale du film de Genève.

Le cinéma de Roustaee s’intéresse aux injustices sociales, et porte un regard réflexif sur la place de la femme dans la société.
Avec La Loi De Téhéran, bien qu’en plaçant sa caméra au cœur d’un milieu pénitencier masculin, le réalisateur réussit à jouer d’inventivité pour toujours placer les femmes dans au cœur de rôles décisifs. Il aborde la détention féminine, le travestissement pour échapper au regard des hommes ou encore le rôle déterminant des femmes dans la cellule familiale, enfermées par la société mais gardiennes des secrets les plus irritants que les hommes ne cessent de dissimuler.

Vertigo

La Loi De Téhéran nous plonge au cœur d’une campagne de lutte anti-drogue mise en place par le gouvernement iranien. L’objectif premier de cette dernière est de faire tomber les « gros poissons » du trafic.
L’Etat, pour y parvenir, décide de se tourner vers les dealers de quartiers, les SDF, la part invisible de la population survivant dans la misère et la crasse, à la périphérie des villes. En regroupant un maximum d’informations, de sources, ils espèrent pouvoir remonter avec aisance le réseau des narco-trafiquants et visualiser dans sa globalité les nombreux embranchements d’une activité illicite qui ronge l’Iran tout entier.

En partant de cette situation, le cinéaste nous fait suivre Samad, policier aux méthodes expéditives. Le parcours de ce flic prêt à tout pour accomplir sa tâche va nous faire explorer l’Iran dans toute son horreur, dans la détresse de sa verticalité sociale. Des bidonvilles aux penthouses luxueux, Roustaee parvient à saisir un portrait qu’il nous était difficile de s’imaginer de l’Iran, pays que l’on pouvait penser loin des drogues du fait de la nature extrême de ses politiques. Cependant, c’est lorsque l’interdit et la misère grondent que les excès explosent, que la loi n’est plus un marqueur pour la vie en société, mais seulement une sanction abscon dans le seul but de conserver le pouvoir, et noyer encore et toujours les plus démunis.
Loin de nos sociétés, l’Iran devient pourtant un miroir amplificateur des névroses de la mondialisation.

La dernière opportunité d’évasion sociale vient des rues, à l’ombre des lois, au prix de la vie. La drogue devient l’ultime porte, une voie à double tranchant avec d’une part celle vers l’argent, la liberté, et d’autre part un échappatoire du réel, divertissement mortel.
Ainsi le trafic permet de voir certaines têtes migrer de la pauvreté vers la fortune. Une richesse bâtit sur ceux qui restent dans les rues, agonisant pour une énième dose. Les abandonnés s’entre-tuent, se mutilent pour survivre. L’enfermement et la mort sont des risques à courir si l’on veut respirer, vivre.
L’immoralité incendiaire du récit naît alors d’un Etat incapable de nourrir ses citoyens les laissant suffoquer dans l’obscurité des caniveaux, préférant sanctionner plutôt que de réparer.

La proposition que fait le cinéaste est vertigineuse, anxiogène. Dans la grisaille du béton, face aux corps décharnés, déformés, on ne peut que s’arrêter de respirer tant le monde parallèle créé à travers ce commerce illégal semble être le dernier espoir de la population, condition essentielle afin de subsister dans un monde où l’humain et le rat partagent les restes d’une société agonisante.
La peur s’est évaporée, seule l’envie d’une dernière prise subsiste, la nécessité de rejoindre le monde des songes.

Le ver est dans le fruit, le récit d’un système en proie au chaos

A travers cette histoire de démantèlement du réseau de drogue qui traverse tout le pays, le cinéaste dresse avec rugosité le squelette de son pays. Il s’amuse à décortiquer avec fureur l’appareil étatique iranien de l’institution pénitentiaire jusqu’à la trouble frontière entre le pouvoir exécutif et judiciaire. La loi tombe comme un couperet, personne ne la contrôle, les décisionnaires ne se soucient que de la réalité qu’ils souhaitent voir. Les jugements sont pris sans témoins, sans jurés.

Les reliefs d’une société corrompue cédant sous la surpopulation carcérale, regardant l’impasse dans laquelle se jette le pays, que Roustayi dessine fait froid dans le dos. Le film prend une tournure claustrophobique, où l’humain perd sa voix, son individualité, dans une assourdissante cacophonie où personne ne semble plus être innocent. Les délinquants, tout comme les instances étatiques ne cessent de se mêler, de se croiser, forçant le spectateur à se demander où se trouvent réellement les pourris.
Le système est transpercé de toutes parts, les crimes se multiplient, les opiomanes courent les rues, les bavures tailladent la ville, la corruption rend le peuple hystérique, Téhéran s’écroule, Saeed Roustayi filme le chaos d’une nation dans le couloir de la mort.

Une histoire de violence

Dans ce pamphlet signant l’arrêt de mort de tout un pays, le cinéaste iranien nous montre sans discontinuer avec un regard tranchant l’étau dégoulinant de violence dans lequel se trouve l’Iran. Des violences policières, aux menaces entre trafiquants jusqu’à la mort d’enfants, l’oeuvre nous enferme dans un cercle de violence inouï, un voyage au coeur d’une bestialité insoutenable où les coups ne cessent de pleuvoir et où la mort devient l’unique paradis.
Les êtres s’écrasent, se marchent dessus pour respirer ne serait-ce qu’un instant, espérant goûter à la fortune, à la liberté, ou du moins, promettre à leurs familles, quand elles ont survécu, un avenir meilleur.
Un long cauchemar en apnée, qui semble ne jamais terminer, suffocant, invitant à la visite d’une machine infernale, qui bien qu’éloignée de la notre, semble pouvoir en l’espace de quelques années devenir une vision apocalyptique de notre futur.

La Loi De Téhéran, autopsie de l’Iran

La Loi De Téhéran est une proposition qui ne laisse jamais le spectateur reprendre son souffle, nous plongeant dans un gouffre vertigineux où l’oxygène se fait rare, et où l’humain s’abandonne à ses pires démons afin d’espérer, ne serait-ce qu’instant, vivre.

Saeed Roustayi pousse un cri d’alerte, face à une société perdue dans ses idéaux, dans ses combats, n’essayant plus de traiter le problème, mais plutôt d’éradiquer ses retombées, fermant les yeux sur la bête qui ronge les fondations fragiles d’un pays en souffrance dans toutes ses latéralités que l’on soit homme, femme, riche ou pauvre.
La Loi De Téhéran est bien plus qu’un polar carcéral. La Loi De Téhéran est une vision, celle de la chute de l’humanité.

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