Les Loulous : Critique et Test Blu-Ray

Réalisateur : Patrick Cabouat
Acteurs : Jean-Louis Robert, Valérie Mairesse, Charlie Nelson, Françoise Pagès, Toufik Ouchene
Genre : Drame, Banlieusploitation
Durée : 90 minutes
Pays : France
Date de Sortie (Salles) : 1977
Date de Sortie (Blu-Ray) : Juillet 2021

Synopsis : Dans les années 1970, en banlieue parisienne, quand elle ne passe pas le temps à faire de la moto dans les terrains vagues, une bande de jeunes paumés menée par Ben joue les terreurs dans les quartiers. Ses exactions provoquent régulièrement des conflits avec la population, notamment avec Tramoneur, le patron du café servant de quartier général aux loubards. Jusqu’au jour où l’inévitable se produit…

Après Haine réalisé par Dominique Goult, Le Chat Qui Fume s’amuse de nouveau à déterrer les caveaux perdus du cinéma français en extirpant un film oublié, si ce n’est égaré : Les Loulous réalisé par Patrick Cabouat.
Le long-métrage présenté au Festival De Cannes 1976, dans la section « perspectives du cinéma français », et sorti en 1977 dans les cinémas français, a depuis totalement disparu ne connaissant aucune sortie vidéo que cela soit en VHS ou bien même DVD.

Redécouvrir aujourd’hui Les Loulous, c’est avant tout comprendre le destin désenchanté de la génération post 68. Un voyage dans l’histoire, nihiliste, qu’il se fallait d’entreprendre et que l’éditeur français nous propose désormais à travers une toute nouvelle restauration 2K.

L’article autour de cette étonnante édition prendra la forme suivante :

I) La critique de Les Loulous

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de Les Loulous

Patrick Cabouat, l’inconnu des tours

Avec un seul film de fiction au compteur, mais plus d’une vingtaine de documentaires pour la télévision, Patrick Cabouat est un cinéaste qui a échangé le confort des artifices pour l’âpreté du réel. Avec Les Loulous, l’approche dénudée de tout travestissement du réel, lors de la première partie de l’oeuvre, témoigne de cette volonté d’observer, de témoigner d’une situation à un instant précis.

Dès ses 19 ans Cabouat écrit et réalise un premier court-métrage, Parabole, primé au Festival International Du Film De Saint-Sébastien.
Ses rencontres et travaux en compagnie de Martin Karmitz et Jacques Kébadian lui ouvrent la possibilité de tourner Les Loulous, son unique témoignage de cinéma, une oeuvre sur une jeunesse désespérée, désenchantée, en proie à une société démissionnaire, portail de l’ultra-violence.

Les ruines de Mai 68

Sept ans après les événements de Mai 68, que reste-t’il à la jeunesse ?

Sept ans après les événements de Mai 68, quel est le destin de la nouvelle génération ?

En nous situant en pleine banlieue parisienne, en 1975, Cabouat ouvre le récit sur un portrait d’enfants sauvages, abandonnés au cœur des terrains vagues. Une horde âgée de 13 à 15 ans se rue sur deux jeunes adultes, réfugiés dans une épave. Ils sont extirpés de la carcasse, battus, dévêtus, humiliés et laissés agonisant dans la boue. La loi du plus fort règne, les bandes règlent leurs compte à la manière de la loi du Talion, oeil pour oeil, dent pour dent.
L’Etat abandonne la jeunesse populaire. La nation a donné aux bourgeois leurs dus, et rejeté les invisibles au pied des colonnes de béton, immeubles étouffants, à l’atmosphère froide comme la mort. Les cités naissent, un temps illusoires sous le regard de Godard avec Deux ou Trois Choses Que Je Sais D’Elle, se transformant en mouroir à ciel ouvert, que nous connaissons aujourd’hui comme bastion de la misère.
Le spectre des Ragazzi de Pasolini plane, la jungle adolescente sévit en périphérie des cités. Chez les jeunes, l’ennui s’installe, la promesse d’un avenir s’évanouit, bien loin de la jeunesse bourgeoise de La Nouvelle Vague, le revers de la médaille est terrifiant, à l’inverse des héritiers de Bourdieu, nous suivons les gamins de Zola, poursuivons les larcins de la culture des blousons noirs.

Avec Les Loulous l’avenir est terne, le sol fangeux, sable mouvant appelant à faire disparaître les derniers révoltés. La jeunesse ne veut plus d’instruction, se dérobe à l’école, qui l’empêchera de voir plus loin que le brevet d’études, reproduisant la triste réalité ouvrière.
Les loubards ne veulent plus d’un avenir où l’entreprise et les patrons rythment la vie. Ils veulent goûter à la liberté, savourer l’ivresse de la jeunesse, et exister, loin de l’infernal destin promis par leurs familles, leurs voisins, leur patrie.

Cabouat allume les consciences, joue du canif, se fraie un chemin et conduit une jeunesse indésirée, indésirable, jusqu’à Cannes, en 1976, et revient aujourd’hui nous rappeler l’histoire d’une génération qui ne croyait déjà plus au monde dans lequel elle vivait. Le rêve s’écroule et les torches s’embrasent. La vision du cinéaste est claire. Il parvient à nous conter avec acidité les déshérités de la nation avec une clairvoyance qui glace le sang.

Tu veux jouer les durs et tu touches pas ta bille

Pour raconter cette jeunesse, Cabouat use des codes de la génération avec brio et réussit à nous lier d’affection pour ces jeunes vivant en communauté, loin du contrat social, mais à la lisière de ses fruits. Du bar à la salle de spectacle, de la petite drague à l’amour d’un soir, de la bagarre de rue au crime organisé, toute l’essence d’une époque rejaillit laissant nos esprits s’enivrer par la proposition du cinéaste.
Bien que les acteurs ne soient pas des modèles d’interprétation, leur colère, et la violence du propos masque ces quelques défaillances de jeu parvenant à nous embarquer dans un trip nous faisant planer d’un rock engagé et typique des années 70, représenté ici par Little Bob, jusqu’aux paysages hallucinés des musiques expérimentales et psychédéliques. Une construction musicale très intéressante qui parvient à élever Les Loulous et offrir un spectacle sensoriel pour le moins excitant.

Lorsque le propos s’égare, les mélodies saturent nos esprits, nous poussent à oublier les lacunes et nous plongent avec frénésie dans ce cauchemar éveillé allant de paysages néo-réalistes à une conclusion en fanfare aux reliefs surréalistes qui saisissent nos sens.
C’est dans ses imperfections, dans ses zones d’ombres, aux séquences qui filent telle une volée de tirs que le film réussit à nous tenir en haleine. De par son rythme soutenu et ses sombres rebondissements, des terrains vagues sauvages aux cages institutionnels que sont les asiles psychiatriques, les faiblesses se comblent par le caractère effréné, et irrévérencieux de la proposition.

La France Orange Mécanique

Les Loulous s’inscrit dans la continuité d’un cinéma marqué par l’ultra-violence comme mode de rébellion face à une société terne, éternelle reproduction des schémas sociaux établis, allant du terrifiant Orange Mécanique de Stanley Kubrick jusqu’au stupéfiant film de Milos Forman : Vol Au-Dessus D’Un Nid De Coucou.
On nous présente un pouvoir étatique désarçonné face à sa jeunesse, en rupture vis à vis des nouveaux idéaux. La nouvelle génération ne croit plus au débat, à l’échange, seul la violence de la rue, des pistolets qui rutilent, de la lame qui s’enfonce dans la chair, reste un moyen pour exister, être vu et entendu.

Face à ce quotidien à la brutalité inouïe, l’institution ne cherche plus à calmer les maux, à résoudre la rance colère qui jaillit des territoires abandonnés. La violence répond à la violence. Des interrogatoires qui virent à la torture jusqu’à la détérioration mentale des êtres par électro-chocs, la société se révèle encore plus barbare que ses voyous, elle se transforme en laboratoire des sévices.
Les gendarmes et les agents de police se sont faits la main durant la Guerre d’Algérie. Le savoir-faire français en matière de châtiments mentaux et corporels revient à la maison et éclate sur la population.

Cabouat explore ainsi l’incapacité de l’Etat à gérer ses crises, appelant à la violence sourde, et ne trouvant de solutions qu’à travers les traitements chimiques, massacrant la psyché de ses enfants, pervertissant la chair, plongeant aveuglément l’humanité vers le chaos.
De la sorte Ben, interprété de manière un peu gauche par Jean-Louis Robert, rejoint le panthéon de la canaille sacrifiée sur l’autel des expérimentations psychiatriques, usine à humains décérébrés, aux côtés d’Alex, joué par Malcolm McDowell et Randall Patrick Mc Murphy, incarné par Jack Nicholson. Dure est la loi, absurde sont les hommes, agonisante est la jeunesse.

Mort ou Vif, un dilemme de loubards

Rescapé in extremis des éternels oubliés du cinéma, Les Loulous, sans être incontournable est une vision de cinéma acide, irrévérencieuse, qui essaie le temps d’un instant de regarder un pays qui se noie dans sa propre violence, cachant toute responsabilité derrière une jeunesse battue et abandonnée.
Un voyage au cœur de la France des années 70, qui porte un regard perçant sur le revers de 1968, oeuvre anti-Godard, donnant à voir les invisibles, les laissés-pour-compte, survivant à travers les miettes des plus aisés. Glaçant.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

Note : 7 sur 10.

La copie proposée provient d’une restauration 2K effectuée par l’éditeur. Bien que le matériel de travail ait été mal conservé ou du moins difficile à restaurer pour Le Chat Qui Fume, n’ayez crainte.
Le master en présence est une réussite, le caractère organique de la pellicule est brillamment conservé avec un grain apportant une texture appréciable, réussissant à dépasser les séquences qui ont été patinées par le temps.
Le niveau de détails est tout à fait convenable, et le travail autour de l’étalonnage fait renaître le film sans jamais pour autant dénaturer le travail d’origine.

Un travail de recherche et d’exhumation de longue haleine qui au-delà de ses quelques imperfections, reposant sur un matériel d’origine marqué, réussit à faire revenir à la vie une oeuvre qui était vouée à disparaître près de quarante ans après sa sortie.


Son :

Note : 7 sur 10.

La piste son proposée en français DTS-HD MA 2.0 mono d’origine n’a rien d’extraordinaire, il ne s’agit pas d’une piste sensationnaliste.
Néanmoins l’équilibre entre les voix et la bande originale est correctement ajusté. Les sections musicales ont été particulièrement bien restaurées permettant à ce voyage, entre Rock de clubs et expéditions sonores psychédéliques, de suivre avec pertinence le parcours mental du protagoniste principal de l’oeuvre, avec des textures assez rondes nous portant au cœur de l’oeuvre.

Suppléments :

Note : 8 sur 10.

L’édition Blu-Ray de Les Loulous comprend deux suppléments :

  • Présentation du film :

Jessica Jhean, actrice de théâtre, nous accompagne de manière éclair sur l’époque qui a vu naître Les Loulous tant dans sa perception historique, se situant post 68 et après la chute du pétrole en 1973, que dans son paysage cinématographique entre Pialat, Boisset, Leroy, Godard et Ferreri.
Une présentation passionnante, pleine d’interstices pour laisser le spectateur creuser, qui en dit cependant un peu trop autour de la clôture du film. Attention à ne pas vous gâcher la surprise de la séquence finale qui mérite d’être gardée secrète.

  • Les Loulous de Patrick Cabouat (41mn) :

Patrick Cabouat dans cet entretien nous parle des Loulous et plus largement de sa carrière avec un éclaircissement parallèle autour des idéaux de l’époque de 1968 à 1975.
Un échange entre histoire et cinéma qui donne à voir la nécessité de la naissance d’une oeuvre telle que Les Loulous.

Le cinéaste revient sur les rencontres qui lui ont permis de réaliser cet unique long-métrage. On y découvre la manière par laquelle le réalisateur en est venu à penser cette oeuvre, aujourd’hui ressuscitée, mais également sa façon de travailler permettant d’entrapercevoir le caractère collectif de la création de l’oeuvre.
Le supplément propose un voyage complet de la production de l’oeuvre en partant de l’avance sur recettes proposé par le CNC jusqu’à l’arrivée mouvementée du film à Cannes en passant par une analyse intrigante de l’oeuvre par son créateur ou encore en suivant la création d’une société de production de longs-métrages par ce dernier.
Une proposition fascinante qui nous plonge dans l’essence du film et prolonge l’expérience Les Loulous.


Note Globale :

Note : 7 sur 10.

Le Chat Qui Fume ne se contente pas seulement d’exhumer cette proposition de cinéma perdue. L’éditeur nous offre la possibilité de découvrir Les Loulous dans une restauration à la qualité inespérée soutenue par le témoignage inédit de Patrick Cabouat qui dépasse de bien loin la simple expérience du film et nous plonge droit dans les flammes d’un pays, de ses films, de son système de production et de ses idéaux.
N’attendez plus, et venez à la rencontre d’une jeunesse invisible qui par l’ultra-violence scande son droit le plus fondamental : exister.

Pour découvrir Les Loulous :


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