La Belle Et Le Vagabond : Critique et Test Blu-Ray

Réalisateur : Márta Mészáros
Acteurs : Jaroslava Schallerová, Márk Zala, Lajos Balázsovits, Péter Blaskó, Balázs Kosztolányi
Genre : Drame Musical
Pays : Hongrie
Date De Sortie (Salles) : 1976
Date De Sortie (Blu-Ray/DVD) : 
2021
Durée : 84 minutes

Synopsis : Savanu, surnommé Cornichon et ses amis travaillent dans une usine toute la journée. Après le travail, le seul plaisir est de faire la fête, d’aller voir des concerts de rock et de draguer les filles. Savanu fait la cour sérieusement à Juli qui tombe sous son charme. Mais un soir, elle rencontre un musicien et part avec lui en tournée. Savanu les poursuit et le conflit est inévitable entre les deux rivaux. Juli doit choisir…

Depuis quelques années, l’industrie cinématographique, à l’image de la société se met à muter, se transformer vers une vision égalitaire des sexes et des genres. Du fait, de son orientation presque unilatéralement masculine, le siècle qui a vu naître le septième art a mis en lumière une perception du monde à travers le cinéma, grandement portée par celle des hommes, laissant les rares réalisatrices au statut de fantômes que l’on veut bien sortir pour apporter le mirage d’un art représenté de manière égalitaire. Cependant en dehors des biens connues Agnès Varda, Jane Campion ou encore Chantal Akerman, le constat est effarant, et révèle un véritable problème de société dans l’accès à la création cinématographique pour les femmes.

Bien que la transformation soit lente, de nouveaux noms ces dernières années, sortent de terre et actionnent une métamorphose du champ cinématographique international avec Céline Sciamma, Jodie Foster, Sofia Coppola, Claire Denis, Kelly Richardt, Mati Diop, Greta Gerwig, Kathryn Bigelow, Chloé Zhao, Maïwenn, Mia Hansen-Love, Noémie Lvovsky, Ana Lily Amirpour ou la très récemment couronnée par une Palme D’Or Julia Ducournau.
Une évolution tirant vers une transformation future de l’industrie des films qui est appuyée depuis quelques temps par un véritable sursaut dans le milieu de l’édition vidéo hexagonal.
En fondant un partenariat, Elephant Films, Splendor Films et Extralucid Films, ont lancé la collection Les Soeurs Lumière venant à exhumer les œuvres perdues de femmes réalisatrices. Les premières sorties ont déjà mis à l’honneur Alice Guy-Blaché (1873-1968), Dorothy Arzner (1897-1979) et prochainement révéleront Property (1979) réalisé par Penny Allen puis Old Joy (2006) réalisé par Kelly Richardt.

Cet élan de sauvegarde du patrimoine cinématographique est également la pierre angulaire de Clavis Films, éditeur spécialisé dans les horizons hallucinés hongrois et polonais, qui met à l’honneur en cette année 2021 la réalisatrice Márta Mészáros.
La cinéaste originaire d’Hongrie a été récompensée tout au long de sa carrière par de nombreux prix internationaux prestigieux allant du prix FiFPRESCI jusqu’au Grand Prix Spécial Du Jury au Festival De Cannes 1984. Cependant sa filmographie est restée presque invisible durant de longues années, n’ayant presque pas eu l’honneur de sorties DVD, à l’exception de deux titres.
C’est un drame dans l’histoire du cinéma que Clavis Films, mené par Simon Shandor, s’est alors fait un plaisir de panser en sortant plusieurs films restaurés en 4K, Neuf Mois (1976), Elles Deux (1977), Journal Intime (1984) et 2K avec La Belle Et Le Vagabond (1970) ainsi que Cati (1968).

Nous nous intéresserons ici à l’édition Blu-Ray de La Belle Et Le Vagabond.

L’article prendra la forme suivante :

I) La critique de La Belle Et Le Vagabond

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de La Belle Et Le Vagabond

Márta Mészáros, le témoignage caché d’une Hongrie secrète

Márta Mészáros a réalisé 12 longs-métrages entre 1968 et 2009. Elle fait partie de « La Nouvelle Vague » du cinéma d’Europe de l’Est qui naît à la fin des années 60 aux côtés de réalisateurs tels que Věra Chytilová, Jan Němec, Miloš Forman, Károly Makk ou encore Miklós Jancsó, avec qui elle fut mariée.

Sa vie marquée par la fuite, avec ses parents, de son pays natal pour l’Union Soviétique dû à des appartenances politiques divergentes de celles de la politique dictatoriale de Miklós Horthy, puis son retour en Hongrie, en tant qu’orpheline dans une famille adoptive fût retranscrite dans la trilogie de Naplò dont le premier volet, Journal Intime, revient sur ce retour en Hongrie et la vie aux côtés de cette mère adoptive autoritaire.

Márta Mészáros a suivi des études cinématographiques au VGIK de Moscou, lieu ayant vu naître de grands noms du cinéma soviétique tels que Andreï Tarkovski, Andreï Kontchalovski, Elem Klimov mais également africain avec Ousmane Sembène et Sarah Maldoror.
Le cinéma de Mészáros est traversé par deux problématiques fondamentales qu’elle articule au cœur de ses longs-métrages : la perte du cadre familial et la volonté d’indépendance des femmes.

Les années 60, fracture d’un modèle socio-économique infernal

Juli apprécie Savanyu. Savanyu aime Juli. Ils partagent leurs quotidiens, la vie à l’usine et s’échappent du réel entre alcool et musiques Rock. Dans leur enfermement mental et personnel, où la vie ne prend sens qu’à travers la communauté, les amourettes se doivent de devenir amour.
Le mariage est acté, l’avenir calibré. Savanyu tout comme Juli sont prisonniers de leurs sentiments naissants. Savanyu s’en réjouit, il pourra garder Juli à jamais. Juli, elle, rêve d’ailleurs et rencontre Géza, musicien itinérant à la liberté solaire, loin des chapes de bétons et de la reproduction sociale.

C’est dans cette configuration en triangle, entre Juli -l’appel à la liberté-, Savanyu -conservateur- et Géza -électron libre-, que le film regarde la société hongroise des années 60, avec en toile de fond l’arrivée de Kadar au pouvoir, et la mince fenêtre des libertés en présence. Le regard de Mészáros analyse la détresse de la jeunesse. Elle observe les individus dans leur humanité, nous guide avec bienveillance au coeur d’une jeune génération qui veut croire au bonheur, là où les gouvernants ne voient derrière chaque citoyen qu’un facteur, un numéro, un élément mécanique pour faire tourner les machines.

La Belle Et Le Vagabond s’ouvre en pleine usine, poumon économique de la ville. Le milieu ouvrier fait vivre toutes les générations et laisse entrevoir un destin morne et anxiogène. Les promesses d’avenir n’existent pas, ou plus. La reproduction sociale semble imparable. Les jeunes trouvent leur liberté dans la musique et les petits larcins là où les plus âgés se noient dans l’alcool pour oublier douleurs et désillusions.
La population se rue sous les roues de l’industrialisation sacrifiant sur l’autel de son malheur, génération après génération, leurs vies, dans ce gigantesque charnier de rouille poussant à se manger les uns les autres pour exister, survivre.

Dans cette grande machine où l’individu a disparu pour célébrer une société du collectif, la jeune génération qui voit ses aînés sombrer cherche à se réfugier, à trouver des abris, des zones de liberté dans un pays qui ne cesse de censurer, interdire dès que la pensée est en ébullition.
Ce qui ne peut être dit par les mots est chanté. Une mise en scène célébrant la culture, la musique et organisant sa réflexion autour des libertés est menée avec talent, un tourbillon de fréquences sonores que la cinéaste maîtrise avec excellence.
Mészáros avec La Belle Et Le Vagabond construit un personnage doublement révolté celui de la jeunesse mais aussi celui des femmes, que la société entrave d’obligations féminines, et ce malgré le caractère « égalitaire » du régime communiste. La cinéaste créée le personnage de Juli qui ne veut appartenir à personne, et être libre de ses choix. L’angle est parfaitement négocié et la clarté du propos de Mészáros vient nous électriser là où aujourd’hui nous en sommes encore aux questions que la cinéaste avait réglé il y a de cela déjà un demi-siècle.

De la jeunesse rebelle aux beatniks, du Rock au psychédélisme, l’espoir en la révolte

La proposition de Marta Mészáros est une vraie déclaration d’espoir en la jeunesse. Elle donne à voir une génération avec une volonté d’émancipation du régime en place. Le passage de Kadar au pouvoir dans les années 60 permet jusqu’en 1967 de plus grandes libertés contrairement aux autres pays du bloc de l’Est, un espace politique et culturel où la pensée bien qu’encadrée paraissait moins dirigiste permettant l’existence de l’échelle individuelle.

Cette liberté contrôlée a ainsi permis aux musiques Rock de franchir les frontières, une porte pour laisser à la jeunesse le droit d’espérer, le droit de se révolter, tout en restant institutionnalisé. Mészáros réussit ainsi avec une finesse époustouflante à nous montrer les rouages d’un régime qui contrôle absolument tout, jusqu’au semblant de révolte de la jeunesse. Les fils de plusieurs centaines de mètres pour assister aux concerts se forment et ce qui devait être une musique rebelle, devient une musique générationnelle. Ces mêmes jeunes retourneront dès le lendemain à l’usine attendant leur prochaine bulle d’air musicale, afin de purger toute idée de révolution.

Cependant, toute jeunesse ne peut être contrôlée et la génération Beatnik se dérobant à toutes organisations structurées, va venir ouvrir aux audiophiles, rêveurs et poètes intéressés : la liberté. Ainsi bien plus que de la musique, un idéal de vie vient bousculer le pays, les pensées et les idéologies. Meszaros réussit ainsi en montant une oeuvre, à mi-chemin de la comédie musicale et du drame social, à pousser un appel à la pensée libre, un cri de révolte, un chant à des ailleurs rêvés. On y voit la naissance de l’espoir dans les expérimentations de la jeunesse, dans la jouissance des musiques psychédéliques.
Elle confronte de la sorte une jeunesse libre, faisant fi du régime communiste, et une jeunesse calibrée, suivant le dogme d’Etat, vivant des instants de liberté seulement illusoires.
Avec La Belle Et Le Vagabond, Marta Mészáros ouvre la voie à un cinéma que l’on retrouvera quelques années plus tard, à travers un bloc communiste en proie au chaos et la période de la perestroïka où jeunesse et Rock demeurent l’ultime espoir avant la mort, avec des films tels que Assa réalisé par Sergueï Soloviov en 1987, L‘Aiguille en 1988 réalisé par Rachid Nougmanov ou plus récemment, en 2018, Leto réalisé par Kirill Serebrennikov.

La Belle Et Le Vagabond : Le cri sourd d’une Hongrie libre

La Belle Et Le Vagabond est une échappée fulgurante, un choc cinématographique psychédélique qui nous rappelle l’importance des libertés individuelles et la nécessité d’égalité tout comme d’individualité.
Une proposition qui résonne toujours dans notre actualité, et qui menait il y a déjà plus de 50 ans le débat sur la place des femmes dans la société avec une justesse effarante.
Une réflexion que Marta Meszaros maîtrise avec talent, proposant ainsi une réflexion sociétale d’avant-garde essentielle.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

Note : 7 sur 10.

La restauration 2K que nous propose Clavis Films est surprenante. La Belle Et Le Vagabond renaît, débarrassé de toutes tâches, poussières, et affiche de nombreux détails à travers le travail effectué autour du piqué. On prend plaisir à se perdre d’un visage à l’autre d’un sourire à un regard d’un détail à un paysage.
Le contraste, quant à lui réussit à mettre en avant le travail de restauration mais se trouve quelques fois un peu trop sombre lors des séquences nocturnes.
Il est à noter que le transfert a été effectué en 1080i et que pour les techniciens les plus avisés, certaines légères saccades se feront ressentir.

Il reste cependant assez incroyable de pouvoir bénéficier une fois de plus du travail de Marta Mészáros dans de telles conditions.

Son :

Note : 10 sur 10.

La piste VOST Mono proposée par Clavis est surprenante avec une amplitude extraordinaire. Les pistes musicales qui portent le film ont été nettoyées de tout bruit et viennent nous porter, participant grandement à la beauté du film. Les basses sont d’une belle rondeur, les voix parfaitement équilibrées pour trouver leurs places dans le mix général avec brio. Les fréquences ne saturent jamais. L’hypnose sonore est totale.

Un modèle de restauration Mono.

Suppléments :

Note : 0 sur 10.

Les suppléments sont inexistants pour cette édition de La Belle Et Le Vagabond. Nous aurions adoré découvrir plus finement l’histoire des musiques psychédéliques en Hongrie, la présence du mouvement beatnik ou encore des lectures analytiques autour du parcours cinématographique méconnu de Márta Mészáros.
Un manque frustrant lorsque sur le support DVD apparaît un entretien avec la réalisatrice ainsi qu’un documentaire de 50 minutes autour de Janos Kadar, principal dirigeant de la République populaire de Hongrie de 1956 à 1988.

Note Générale :

Note : 7 sur 10.

L’édition Blu-Ray de La Belle Et Le Vagabond bien que loin d’être parfaite tant d’un point de vue technique, du fait d’un transfert en 1080i, que dans son contenu, sans suppléments à l’inverse de l’édition DVD, reste néanmoins une proposition qui atteint son objectif premier, celui de découvrir le cinéma de Marta Meszaros à travers une belle copie où le voyage sonore pensé et proposé par la cinéaste envoûte tout du long et appel à vivre libre.

L’édition Blu-Ray, ainsi que DVD, est disponible ici :

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