Drive My Car : Critique

Réalisateur : Ryūsuke Hamaguchi
Acteurs : Hidetoshi Nishijima, Tōko Miura, Masaki Okada
Pays : Japon
Genre : Drame
Durée : 179 minutes
Festival de Cannes 2021 : Prix du scénario
Prix FIPRESCI du Festival de Cannes
Prix du jury œcuménique du Festival de Cannes

Synopsis : Alors qu’il n’arrive toujours pas à se remettre d’un drame personnel, Yusuke Kafuku, acteur et metteur en scène de théâtre, accepte de monter Oncle Vania dans un festival, à Hiroshima. Il y fait la connaissance de Misaki, une jeune femme réservée qu’on lui a assignée comme chauffeuse. Au fil des trajets, la sincérité croissante de leurs échanges les oblige à faire face à leur passé.

Présenté au Festival De Cannes 2021, et lauréat du Prix Du Scénario, Drive My Car est la nouvelle échappée poétique réalisée par Ryusuke Hamaguchi. Après le remarquable film-fleuve Senses, autour des amitiés perdues, et le diptyque Asako, sur la perte de l’être aimé, le cinéaste japonais revient pour mettre en image avec toute son acide douceur une variation de trois nouvelles d’Haruki Murakami, faisant s’entremêler le parcours d’âmes errantes ne parvenant pas à faire le deuil de l’un de leurs proches qu’il s’agisse d’un parent, d’un amour ou bien d’un enfant.

Ryusuke Hamaguchi, la poésie du deuil

Ryūsuke Hamaguchi fait parti d’une nouvelle vague de cinéastes japonais avec Fukada ou encore Tomita. Il expérimente sa pensée autour de l’humain.
Sa mise en scène épurée laisse aux mots l’espace pour dévoiler toute l’essence des êtres et nous guide dans l’intrigue avec une poésie saisissante.

En quelques années, après des études à l’Université des Arts de Tokyo, Hamaguchi a su s’imposer en réalisant une trilogie documentaire autour des rescapés du Tsunami de 2011 mais également des oeuvres étant entrées instantanément dans l’histoire du cinéma japonais avec Senses et Asako, organisant leurs récits autour de la perte des êtres aimés.

Il fut l’élève de Kiyoshi Kurosawa,avec lequel il a cosigné le scénario de Les Amants Sacrifiés.

En 2021, il remporte le Grand prix du Jury à Berlin avec Wheel Of Fortune And Fantasy et décroche le Prix du Scénario à Cannes pour Drive My Car.

Le deuil en trois mouvements

Drive My Car s’amuse à croiser théâtre et cinéma, réussissant à marier le réel à la pièce de Tchekhov L’Oncle Vania. La proposition dispose d’un équilibre extatique dans son apposition des récits, de leurs structures et de ses personnages.
Le film suit Yusuke, célèbre metteur en scène et acteur endeuillé par la mort de sa jeune enfant puis de sa femme. Yusuke connaissait les activités adultérines de sa moitié sans jamais pour autant lui en avoir touché mot.
La disparition soudaine de son épouse l’empêche de fouler les planches et le promet au silence de ses pensées les plus secrètes.
Deux années passent, Yusuke roule en direction d’Hiroshima pour diriger l’adaptation de L’Oncle Vania.
Sur place il rencontre une jeune femme mutique, sa chauffeuse, Misaki, et place dans le rôle de Vania, historiquement interprété par lui-même, l’amant de sa femme : Koji Takatsuki.
Un triangle aux promesses incendiaires, qui mènera à un voyage libérateur.

Cette union des trois caractères du mari à l’amant jusqu’à la jeune chauffeuse, opère une équation qui ne cesse de résonner au travers de la structure de l’oeuvre.
Ainsi le récit articulé en trois parties, perte de l’être aimé, confrontation aux psychoses du passé et deuil, voit les personnages, même si non présents dans l’entièreté de ce triptyque formel, hanter l’histoire.
Misaki devient une figure fantomatique faisant ressusciter l’enfant perdue, en étant née la même année que la fille de Yusuke, et Takatsuki dans ce jeu pervers de manipulation entre acteur et mettre en scène, pousse de nouveau Yusuke à se confronter aux mensonges de son épouse, tout comme à son décès.

La mort devient omniprésente dans le quotidien des vivants, Hamaguchi ouvre le spectre des écrits de Murakami et dépasse les névroses mortuaires de son personnage principal, révélant une trilogie d’individus errants à la recherche d’un proche disparu, cherchant à se créer une nouvelle place dans un ordre humain, cosmique, qui les dépasse. Le mensonge devient une protection, une cage, qui ne décuple que peine, colère et violence.

L’impossible dialogue

Yusuke, metteur en scène de grands noms de la dramaturgie allant de Beckett à Tchekhov, travaille les textes de ces auteurs sous le prisme du multilinguisme et de la difficile compréhension du dialogue chez l’être humain dû à un égocentrisme auto-destructeur.
Les personnages de ses pièces conversent sans jamais comprendre la parole d’autrui, se concentrant seulement sur l’expression de leur point de vue individuel. Une lecture du monde que Yusuke prolonge dans sa propre vie, gardant pour lui sa propre vérité, épargnant les autres des drames, jusqu’à concevoir un univers mensonger silencieux, prison de névroses.

Ses proches décèdent, la vie s’assombrit, les remords et les rancœurs obstruent ses pensées. Il s’abandonne à la vie comme à la mort, ne portant guère d’appétit au monde qui l’entoure, s’enivrant d’une passion audiophile dévorante, et d’un fétichisme matérialiste claustrophobique, barricade contre le réel.
C’est seulement lorsqu’il quitte son appartement, qu’il se plie aux règles des autres, de la société, que la nécessité de collaborer devient essentielle que le personnage et le film s’ouvre vers une odyssée inespérée où l’espoir devient maître-mot, et où cette valse à six pas va révéler l’une des plus belles œuvres de l’année.

Hiroshima, Mon Amour

Drive My Car conduit les âmes en peine en direction d’Hiroshima, ville de l’anéantissement mais aussi résidence mondiale de la résurrection. En traversant les rues, arrondissements de la ville neuve, amputée de toute mémoire, les personnages du récit d’Hamaguchi vont pouvoir régler leurs comptes avec le passé.
Les individus solitaires sont emportés de force, Misaki est imposée en tant que chauffeuse, ou bien par des circonstances fortuites, collaboration artistique entre le mari et l’amant, et virevoltent vers leurs reconstructions mentales. Ils laissent alors la conduite de leurs destins, de leurs paysages psychiques, à ses inconnus, sans espoir, observant sous un nouveau jour les songes du passé.

Le cinéaste réussit à mener cette vision du deuil triangulaire vers des ailleurs célestes, décryptant avec une mise en scène raffinée les troubles liés à la perte de l’être aimé.
La thérapie par l’art, les mots, les regards, les gestes, les cris mais aussi les silences transcende littéralement l’écran dépassant la proposition visuelle et s’accaparant nos pensées avec habileté. La proposition ne sauve ainsi plus seulement les individus qui traversent la toile mais aussi le spectateur donnant à penser les épreuves du deuil avec une éloquence fascinante.

Les drames du passé deviennent le terreau des joies à venir, Hiroshima renaît, l’obscurité s’évanouit.

Drive My Car, l’odyssée des endeuillés

En assemblant trois nouvelles de Haruki Murakami, Ryūsuke Hamaguchi accomplit une réflexion sur le deuil déconcertante qui nous emporte corps et âme dans un espace qui ne ressemble à aucun autre où la parole substitue le regard, où les mots deviennent promesses d’espoir, où la voix guérit les blessures de l’esprit.

Drive My Car est une vraie balade poétique où le verbe retrouve tout son sens, où l’humain est dévoilé dans son essence, où la Palme D’Or aurait dû briller pour de belles décennies au-dessus de son nom.

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