Memoria : Critique

Réalisateur : Apichatpong Weerasthakul
Acteurs : Tilda Swinton, Elkin Diaz, Jeanne Balibar
Genre : Drame onirique, Expérimental
Pays : Colombie, Thaïlande
Durée : 136 minutes
Date De Sortie : 17 Novembre 2021
Prix Du Jury Festival De Cannes 2021

Synopsis : Au lever du jour j’ai été surprise par un grand BANG et n’ai pas retrouvé le sommeil. A Bogota, à travers les montagnes, dans le tunnel, près de la rivière. Un Bang.

Apichatpong Weerasethakul, bien que reconnu et récompensé pour ses œuvres à travers le monde, reste un poète du septième art confidentiel.
Memoria, neuvième long-métrage du réalisateur, marque un tournant majeur dans sa filmographie, ce dernier quittant sa Thaïlande natale, pour s’aventurer au cœur de la jungle urbaine et tropicale colombienne, avec pour actrice principale Tilda Swinton.

Memoria était présenté au Festival De Cannes 2021 où il a remporté le Prix Du Jury.

Apichatpong Weerasethakul, mage de la jungle

Apichatpong Weerasethakul, né en Thaïlande, se nourrit de cinéma depuis l’enfance, fréquentant régulièrement les cinémas de villages. Il suit un cursus pour devenir architecte et décroche son diplôme à l’université de Khon Kaen. En parallèle de ses études, le futur cinéaste filme, et monte de petits courts-métrages entre la fiction, le cinéma expérimental et le documentaire autour des habitants venant des régions modestes de la Thaïlande.

Il s’envole à l’âge de 24 ans aux Etats-Unis pour l’école des Beaux-Arts de Chicago dont il ressortira diplômé, et réalisera trois ans plus tard son premier long-métrage : Mysterious Object At Noon.

Il tournera par la suite une trilogie de films plus personnels touchant à sa passion pour le cinéma, avec Blissfully Yours qui recevra le prix Un Certain Regard à Cannes, sa sexualité, avec Tropical Malady pour lequel il remporte le Prix Du Jury à Cannes, et autour du métier de ses parents médecins, avec Syndromes And A Century.

La consécration internationale viendra avec la Palme D’Or qu’il remporte pour Oncle Boonmee, Cellui Qui Se Souvient De Ses Vies Antérieures.

Son cinéma est traversé de thématiques récurrentes comme l’étude de la mémoire en tant qu’entité intangible, hanté par les névroses, les peurs et les doutes de tout un chacun.
Le cinéma de Weerasethakul se plait à poser un cadre connu de tous, celui de la civilisation moderne pour de manière progressive faire abstraction de nos sociétés et plonger dans un onirisme fondamental, nécessaire à ses yeux, bercé par la culture bouddhiste, pour dépasser nos difficultés.

The Tree Of Life

S’orienter vers une oeuvre d’Apichatpong Weerasethakul, c’est faire le choix d’un cinéma sans nul autre pareil, c’est faire le choix du mystique, du voyage extrasensorielle.
Avec Memoria, le cinéaste quitte sa Thaïlande natale pour explorer la Colombie à travers le regard énigmatique de Tilda Swinton. Il prolonge ses réflexions autour d’une nature sanctuaire, dernier écrin de vie pour une humanité perdue. Nous suivons Jessica, herboriste, qui du jour au lendemain entend un bruit sourd rythmer sa vie, un grand BANG qui surgit sans prévenir, des entrailles de la terre, du fin fond de l’esprit, que seule elle et une poignée d’individus semblent percevoir.

Un bruit qui ne trouve aucune source rationnelle, physique et réelle, va mener de la peur aveugle, irrépressible, à la quête d’une harmonie insoupçonnée entre l’âme, l’espace et le temps.
Weerasethakul déconstruit notre perception du réel, usant de ce BANG cosmique, pour faire tomber le rideau d’une architecture de vie factice, celle des villes, et des êtres arpentant tels des morts-vivants les rues de Bogotá.
La grande ville aux mille repères, symboles et codes que la société nous inculque, parait ici stérile, vide. Les préoccupations de notre civilisation nous échappent progressivement, nous deviennent étrangères.
La terre nous appelle, loin du fer et du goudron, au coeur d’un règne organique, fongique, en continuelle connexion avec les éléments, et plus abstraitement avec le cosmos.

Death In The Land Of Encantos

Contrairement à l’oeuvre contemplative à laquelle le réalisateur thaïlandais nous avait habitué, il met en oeuvre avec Memoria une véritable rééducation de nos visions poétiques et méditatives. Il apprend à nos regards à ne plus se perdre, à regarder juste, à suivre le discret cheminement de sa réflexion pour parvenir à nous faire ressentir, percevoir un monde qui s’étend sous nos yeux mais face auquel nos sens semblent être imperméables.
Face au calme et la troublante quiétude du voyage qu’opère l’héroïne au rythme des pulsations de l’univers, nos pensées fusent, nos regards se fixent et la magie du cinéma de Weerasethakul agit, peut-être même plus qu’à l’accoutumée. Du fait d’un dosage moins hermétique de sa philosophie, nous offrant plus aisément des pistes de lecture, Memoria se transforme en un fascinant labyrinthe, aux reliefs fantastique et mythologique, à la rencontre de nos êtres, à la déconstruction de nos certitudes, à la découverte de notre passé.

La science est bien souvent mise au pied du mur face à ces mystères cosmologiques, qu’il s’agisse des ingénieurs ou bien des médecins, spécialistes sonores ou même experts du corps, le monde du sensible, des souvenirs des éléments, dépasse à la fois les connaissances mais également la perception de l’humain ordinaire. Le réalisateur nous ouvre les portes d’un monde où le sixième sens est le seul révélateur de l’univers, un indice pour mieux comprendre nos existences, un interstice dans lequel le règne animal, et peut-être même végétal, semble avoir trouvé son équilibre.
Tout comme le bois prend l’eau, la poésie du cinéaste s’infiltre dans le moindre pore de notre peau, et vient nous guider à travers les souvenirs que la nature peut bien receler, loin de toute la superficialité de la ville, la terre, les pierres, les cours d’eau s’expriment et forment un eco-système dans lequel bien des maux trouvent leurs réponses. L’abandon au réseau trophique nous porte, nous tend à espérer, à soulager nos névroses, pour lâcher prise sur la facticité de nos sociétés et retrouver la simplicité du monde, ressentir notre place à une échelle universelle, loin de toute construction qui obstrue notre développement, nos énergies.

Under The Skin

Dans cette fabuleuse quête existentielle, à la rencontre de la mémoire enfouie sous les décennies et les éléments, le jeu de Tilda Swinton atteint un niveau d’excellence, qui ne surprend plus du fait de sa carrière exceptionnelle, qui subjugue et nous porte sans jamais sombrer dans un gouffre d’hermétisme dans cette échappée entre un réel, pour le moins artificiel, et un monde des rêves, qui tapisse invisiblement nos vies.
La sensibilité du jeu de Swinton, empli de mystères, permet au film de se dessiner de manière délicate et d’offrir au spectateur le plaisir extraordinaire de façonner sa propre expérience, sa propre vision du film, ébauchant de nombreuses pistes d’une respiration, d’un geste ou d’un regard, qui laisse l’imaginaire libre d’explorer les moindres recoins de l’oeuvre tout comme de nos existences.

Les mémoires d’un rêveur

Memoria est une expérience onirique subtile et fascinante dans laquelle le réel est remis en question, où le monde des rêves se permet d’exister faisant s’embraser une proposition de cinéma à la liberté totale où les sens conduisent les mots, où les gestes façonnent la pensée, où la nature définit les êtres.
Apichatpong Weerasthakul signe à la fois son oeuvre la plus abordable, mais également la plus captivante, filmant avec envoûtement une Tilda Swinton à la justesse hypnotique.
Une expérience méditative déconcertante, la plus belle proposition de l’année, tout simplement.

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