Bruno Reidal, Confession D’un Meurtrier : Critique

Réalisateur : Vincent Le Port
Acteurs : Dimitri Doré, Jean-Luc Vincent, Roman Villedieu
Genre : Drame
Date De Sortie : 23/03/2022
Durée : 101 minutes
Interdit Aux Moins de 16 ans

Synopsis : 1er septembre 1905. Un séminariste de 17 ans est arrêté pour le meurtre d’un enfant de 12 ans. Pour comprendre son geste, des médecins lui demandent de relater sa vie depuis son enfance jusqu’au jour du crime. D’après l’histoire vraie de Bruno Reidal, jeune paysan du Cantal qui, toute sa vie, lutta contre ses pulsions meurtrières.

Bruno Reidal, Confession D’Un Meurtrier est le premier film de Vincent Le Port. Le long-métrage est en chantier depuis 2018, ayant d’ailleurs remporté le Prix à la Création de la Fondation Gan 2018, pour l’écriture du scénario.
Présenté au Festival De Cannes 2021, dans la sélection Semaine De La Critique, la proposition avait tout pour marquer les esprits et se qualifier en tête des films incontournables de l’édition grâce à une mise en scène d’une maîtrise certaine ainsi que de par son propos sulfureux.
Un rendez-vous manqué avec un large public, mais qui a su s’inscrire pour une communauté réduite de cinéphiles et critiques comme un acte de cinéma remarquable.

Après sa première cannoise, le film fut assez discret et présenté dans de rares festivals, dont L’Etrange festival, où le long-métrage a su se créer une certaine aura.
Il nous aura fallu cependant presque un an pour que le film se faufile jusqu’à nos salles obscures. Une sortie, certes, mais assez confidentielle, dont nous avons pu profiter pour découvrir cette étrange entité qui plane au dessus de nos pensées depuis déjà plusieurs mois, à vrai dire depuis que nous avons raté sa projection à l’Espace Miramar.

Vincent Le Port, l’Oeil Du Crime

Vincent Le Port débute sa carrière de cinéaste en 2008 avec un premier court-métrage, Minotaure Mein Fuhrer, et poursuit des études de cinéma à la Fémis jusqu’en 2012.
De 2008 à 2021, le jeune cinéaste réalise pas moins de onze court-métrages, dont le remarqué Le Gouffre pour lequel il décroche le prestigieux prix Jean Vigo court-métrage en 2016, la même année Albert Serra remporte le prix Jean Vigo long-métrage pour La Mort De Louis XIV.
Le Gouffre dresse le portrait d’un Finistère hanté, où les terres se réveillent, où les malédictions perdues se rappellent à nous.

Il fonde avec Roy Arida, Louis Tardivier et Pierre-Emmanuel Urcun, la société Stank afin de produire mutuellement leurs futurs projets. De cette société est né Bruno Reidal, Confession D’Un Meurtrier ainsi que le trop peu diffusé mais très réussi : Sous Le Béton de Roy Arida.

Autopsie D’un Meurtre

Bruno Reidal, Confession D’un Meutrier naît en plein chaos, dans le bruit de la chair qui se déchire, et des os qui craquent. En quelques instants, Vincent Le Port à travers le regard de Dimitri Doré nous arrache à notre confortable fauteuil.
Le visage du personnage principal, interprété avec une troublante justesse, apparaît en plan large et fixe. Nos regards se noient dans l’horreur. L’humanité agonise. Vincent Le Port nous secoue, nous surprend et met son film sur rail avec une frontalité qui fascine, tout comme elle laisse béat.

Bruno Reidal, 17 ans, vient de céder à l’une de ses pulsions, à l’un de ses fantasmes.
François, 12 ans, n’est plus qu’un corps. Un corps sans vie, un corps sans tête.
Bruno Reidal est incarcéré et présenté à un jury chargé de l’examiner pour comprendre qui se cache derrière l’enveloppe corporelle de ce jeune cantalois.

Face à ce comité d’experts, Bruno ne trouve pas les mots, ne trouve pas la spontanéité nécessaire pour offrir le combat interne qui l’a mené à commettre l’irréparable, à commettre l’oeuvre de sa vie. Il écrit donc chaque nuit, de sa cellule, le récit de son existence, de cette dualité impossible à contenir.
Toute la complexité du film, ainsi que sa réussite, repose sur cette souffrance, isolation qu’a vécu ce jeune homme, tiraillé par ses idées noires, les affrontant quotidiennement par le travail, la croyance et une volonté de contrôle de l’esprit pour maîtriser le corps.
Le savoir, l’absolution et l’éjaculation sont des espaces où le mal se trouve abandonné, maîtrisé, expulsé et parfois même oublié, repoussant continuellement un drame, un infernal destin, que la lecture souterraine du personnage créée par le cinéaste impose, dès la naissance, comme une fatalité.

Voyage Au Coeur De La Nuit

Vincent Le Port conte son récit à travers la voix du personnage principal, voix-off hypnotique, lancinante et lacérante, imageant le récit fait au jury se trouvant face à Bruno, ainsi qu’aux spectateurs tapis dans l’obscurité.
Le cinéaste nous guide ainsi presque essentiellement par le biais de ces murmures qui proviennent du siège de l’âme, dévoilant un lyrisme torturé. Une sombre force se dégage de la voix de Dimitri Doré. Une puissance sourde qui vient nous tourmenter, nous questionner, et qui réussit finalement à porter ce meurtrier dans une trouble analyse, où nous ne condamnons plus, où nous contemplons et percevons une vie brisée par les germes du mal.
La voix de l’interprète principal est lente, calme et décalée, presque à contre temps de l’image perçue, cartographiant les méandres tout aussi obsédantes que complexes qui tiraillent la chair et l’âme de Bruno Reidal.
Nous pénétrons, inconsciemment, dans l’individu, dans cette chapelle où la pulsion appelle le sang, où le mal doit jaillir du corps que cela soit par la voix où la matière organique. La nécessité de se purifier devient constante, au risque de se noyer dans l’horreur la plus totale.

Les années passent, le regard s’obscurcit, dans un mouvement presque imperceptible, nous passons insidieusement d’une trouble innocence, celle des premiers jours, à une redoutable animalité, une saignée dans les ténèbres.
La graine du mal prend racine, se développe, et s’empare de l’individu.

Cette expédition, dans les recoins les plus malveillants de l’esprit humain, est surprenante laissant les images nous conter l’imperceptible, l’innommable. Nous distinguons un univers au-delà du tangible, par de-là les mots, où seul le poète s’aventure.
La solitude nous enserre, nous embrasse, Bruno Reidal offre une lecture vile du royaume des hommes.
Une fosse humaine en détresse, où le crucifix est l’ultime stérile rédemption d’individus nauséabonds, où Dieu est mort depuis belles lurettes, où les maux des uns ne trouveront jamais écho chez les autres, où le silence étouffe les individus, hissant des remparts où la foi n’est plus qu’artifice obséquieux, espérance maudite pour subsister.

Le Gouffre Aux Chimères

Vincent Le Port nous invite à une danse, spirale hantée, qui rotation après rotation se transforme en une désespérée tornade contemplative, gouffre insurmontable, prison émotionnelle.
Une tempête durant laquelle s’éveille l’adolescence.
L’excitation naît, le corps et l’esprit modulent, sexualité et pensées macabres se juxtaposent, valse aux sourds hurlements, où les racines du fiel balaient les derniers espoirs, où le destin scellé reprend ses droits.

Le film est mis en scène avec une monotonie douce-amère, qui réussit toujours, sur le fil, à capter notre attention, nous emportant sans consentement vers le pré de l’Asphodèle.
Il est étonnant de voir comme Le Port pousse ses étapes vers les enfers avec un malin plaisir. Il nous habitue à l’inacceptable, nous porte vers une dialectique poétique qui éveille la curiosité, bien que parfois creuse, jouant avec notre intérêt, pour nous asséner à chaque transition, là où nous pensions décrocher, un coup qui nous assourdit et nous caresse avec une offensante tendresse.
Nous percevons les limites de la proposition, dans sa répétitivité, à travers des rouages parfois trop apparents pour laisser l’onirisme nous porter de manière inconditionnelle.

Le jeu de Dimitri Doré, rappelle par moment les « modèles » Bressoniens, un Mouchette déviant, réussissant à tenir notre attention tout du long, et parvenant à nous extirper d’un potentiel détachement.

Le Juge Et L’Assassin

Bruno Reidal, Confession D’Un Meurtrier est une oeuvre singulière qui s’inscrit dans la trouble liste des œuvres nous transposant au cœur des pensées de l’individu déviant (M, Le Maudit ou encore Schizophrenia). Une proposition qui dans son réalisme apporte une lecture glaçante du personnage. Une vision troublante qui nous pousse toujours, avec une curiosité morbide, à en savoir plus sur les effroyables pulsions qui déchirent le protagoniste principal et nous pétrifient devant ce drame que rien ne pourra intercepter.
Un spectacle à la poésie macabre captivante qui s’affaisse parfois dans son architecture répétitive, rituel du mal qui promet tant, et qui nous laisse finalement étourdi, perplexe, où l’étincelle est ressentie, où la flamme reste contenue.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s