Vortex : Critique

Réalisateur : Gaspar Noé
Acteurs : Françoise Lebrun, Dario Argento, Alex Lutz
Genre : Drame expérimental
Date de sortie : 13 avril 2022
Durée : 142 minutes

Synopsis : Un couple de personnes âgées vit dans un appartement parisien plein de souvenirs et de livres. Lui est cinéphile, théoricien et historien du cinéma, et écrit un livre sur la relation entre les rêves et les films. Elle est psychanalyste à la retraite, et atteinte de la maladie d’Alzheimer. Peu à peu, amoureux et indispensables l’un à l’autre, ils vont sombrer dans la sénilité et vivre leurs derniers jours, tandis que leur fils doit faire face à ses propres démons.

Seulement quelques mois après l’expérimentation visuelle pour Yves Saint Laurent, Lux Aeterna, Gaspar Noé est de retour pour nous ouvrir les portes de son cirque cinématographique.
Présenté à Cannes dans la section Cannes Première, Vortex est un essai de cinéma sur la fin de vie à la forme schizophrénique, désolidarisant le couple pour plonger l’individu dans une fin de parcours individuelle infernale, où le souvenir est tout autant talisman que lame qui entame les viscères.
Avec un casting surprenant constitué de Dario Argento, présence fantomatique en tant qu’acteur dans les films qu’il réalise, il s’agit d’une première en rôle titre, Françoise Lebrun, actrice discrète à la longue carrière marquée par son rôle dans La Maman Et La Putain de Jean Eustache, ainsi qu’Alex Lutz, figure montante du cinéma hexagonal que nous avons déjà pu rencontrer dans les très réussis Guy et Cinquième Set.

Gaspar Noé, l’ acte provocateur

Depuis plus de deux décennies, Gaspar Noé est venu bousculer, heurter le cinéma mondial à grands coups d’expérimentations visuelles, d’histoires sordides et de séquences à jamais marquées dans la rétine des spectateurs.

De Carne à Lux Æterna, son cinéma n’a cessé de se mouvoir, d’évoluer. Chaque œuvre de sa filmographie a su affiner sa vision de cinéaste peu commune, sauvage.
En partant d’une poignée de pages, ses scénarios laissent une grande place à l’improvisation. Le cinéma de Gaspar Noé est en cela primitif, spontané. Il vient nous chercher sans tendre la main, sans demander la permission, émancipé de toute bienveillance. Les images s’ancrent en nous pour l’éternité.
Le cinéaste français braque l’auditoire, écarquille nos paupières, pour dévoiler sa vision crasse et crapuleuse du réel. Un hold-up cinématographique sublimé par une pluie d’expérimentations dans sa mise en scène.

Entre les plans fixes et suintants de Seul Contre Tous, les séquences virevoltantes et nauséeuses d’Irréversible tout comme son plan séquence fixe souterrain et infernal, en passant par la caméra embarquée en pleine pénétration d’Enter The Void, ou encore l’éjaculation 3D de Love jusqu’au dédale sous acide de Climax et son final « Upside-Down », le cinéaste ne cesse de s’amuser dans ses manières de conter le calvaire de ses personnages, installant le spectateur entre dégoût et excitation, colère et euphorie, aversion et fascination.

Rites D’Amour Et De Mort

Le cadre est au format académique, un bleu ciel, synonyme de liberté, de délivrance par les cieux, inonde l’écran, un intertitre défile : « A Tout ceux dont le cerveau se décomposera avant le coeur ».
La caméra plonge, s’enfonce dans les toitures parisiennes, Gaspar Noé recentre son regard, pénètre les murs, se fige, renvoie ses cabrioles et s’installe dans ce petit écrin de paradis où vivent Dario Argento et Françoise Lebrun.
Nous accompagnons ce couple de jeunes octogénaires, l’amour semble porter la vie, le vin se rire de la mort et le soleil rajeunir ces corps fatigués. De cet espace stable, situation initiale bienheureuse, le cinéaste va s’amuser à rogner, à dégrader l’existence, révélant par-delà l’instant, le délitement de la vie.
Le cadre s’allonge prenant un format large, puis l’union perçue, dans les premiers instants vient à être divisée, une ligne suinte, l’image se divise en deux pour ne plus revenir à sa structure conventionnelle. Vortex débute, la perte de l’esprit bâtit les geôles, les prisons de l’âme s’élèvent, la symbiose des vies éclate. L’unité des êtres qui s’aiment éclate, méiose stérile, divisant les inséparables, condamnant au dernier voyage, celui de l’oubli.

Gaspar Noé garde son appétence pour les plans séquences et retravaille le concept de split-screen qu’il avait mis en place pour Lux Aeterna. Là où le concept était plus une trouvaille visuelle, appuyant la puissance mais ne développant pas le propos, pour diviser le temps et donner à voir plusieurs situations en simultanée, approchant du chaos à vitesse éclair, l’usage du split-screen dans Vortex soulève avec une troublante lenteur un calvaire qui s’éternise, qui appuie là où le bât blesse, tournant la lame avec nonchalance, et observant l’agonie.
En scindant le film en deux espaces d’expression, en deux chemins qui ne savent plus se rencontrer, s’unir s’écouter, où la maladie l’a emporté sur la vie avant même la mort, Gaspar Noé ouvre une réflexion d’une angoissante pertinence, celle du caractère de l’individu face au monde, celle de la supercherie de l’union, dans un univers où l’on naît seul et où l’on retourne aux flammes, à la terre, dans cette même solitude. Nous n’emportons rien après notre passage, nous perdons tout.
Ainsi, la solitude plane sur le moindre plan du film, la solitude est partout, le personnage d’Argento étudie le cinéma et veut porter sur papier ses dernières réflexions avant la mort, livre-amulette, laissant une part de son existence en tant qu’individu sur une planète poussière dans un étourdissant cosmos aux limites inconnues.
Lebrun, quant à elle, psychiatre de métier, qui a été confrontée toute son existence à l’individu en proie aux névroses, à la perte du psyche, se trouve changer de fauteuils, et sombre dans une démence totale, faisant échouer son univers dans des abysses aux contours effrayants.

Solaris

Les murs sont placardés de livres, de recherches et de souvenirs. Nous prenons plaisir à découvrir cette vie, ces photos mais aussi à partager les ouvrages que le cinéaste s’est amusé à mettre en évidence allant des recueils sur Dreyer aux anthologies sur le cinéma russe en passant par le spectre de Fritz Lang.
La mémoire dépasse le cerveau, jaillit sur les murs. Le couple vit au cœur du monde qu’il s’est construit, Gaspar Noé en chef d’orchestre va ainsi jouer à perdre Lebrun dans ce mémorial de la vie passée, à l’enfermer dans ce labyrinthe des bonheurs évaporés, oubliés, et cloisonner Argento dans un ressassement infini, avec la volonté de faire subsister le souvenir à jamais, espérant partager et faire continuer sa pensée à travers les générations à venir, vivre dans la psyche d’autrui, influer sur les pensées, instiller le rêve dans le rêve.

71 Fragments D’Une Chronologie Du Chaos

Dans cette dualité tragique de la fin de vie e ces deux octagénaires, le réalisateur invite à la danse un troisième personnage, celui du fils, interprété par Alex Lutz.
Il représente l’espoir à son arrivée dans l’entre-cadres, le personnage de l’apaisement, celui du balancier, individu sacrificiel, qui nous fait espérer des solutions. Néanmoins, nous connaissons Gaspar Noé, ses trompe-l’oeil et ses lumières inaccessibles.
Le fils, père d’un certain Kiki âgé de 4 ans, à qui nous présageons déjà une existence infernale, ne se trouve pas être la libération tant espérée. En plein divorce, endetté jusqu’à la moelle et addict au crack, le cauchemar s’éternise, nous enlace, nous malmène. La nouvelle génération n’est que chaos. Nos sourires tombent, nos estomacs se tordent, les larmes s’échappent.
Cette danse en trois temps vers les enfers est d’une maîtrise troublante, nous redécouvrons Gaspar Noé, qui commençait à se faire dévorer par sa vision stroboscopique du monde, revenant à un cinéma qui respire pour mieux pourrir, qui s’enfonce dans l’intime jusqu’à l’excrément, et se fond dans les individus, les découvrant, révélant l’âme dans une douleur sourde.
Gaspar Noé dépasse ici sa devise « du sang, du sperme et des larmes », le corps s’évapore et seul reste la psyche, la pensée et ses déboires. Noé devient cinéaste analytique, parfois maladroit dans sa gestion du rythme, mais toujours percutant dans les directions qu’il emprunte. Nous sommes au tournant des vies, là où les tourbillons mémoriels se rencontrent, s’entrechoquent, là où la terre meuble s’effrite et s’ouvre aux oubliettes.

Sarabande

L’ambiance du film ne cesse de se parer de couleurs qui guident le cheminement de l’oeuvre vers l’assourdissement des êtres, vers une sortie douloureuse. Gaspar Noé a déjà beaucoup joué sur les couleurs par le passé pour dégager l’humeur de ses personnages, détacher l’état de la psyche de ses protagonistes. Ici, la projection prend son temps, est insidieuse. Sans nous en rendre compte nous basculons vers le ténèbres, nous y retrouvons piégés. Une chaleur se dégage de cette géhenne, celle de la chair qui se délite, des corps qui chutent, des âmes qui s’enfuient. Certaines tonalités nous font penser à la claustrophobie des débuts celle de Seul Contre Tous.
Il est difficile de ne pas penser à Amour d’Haneke, film important pour Noé, et il est intriguant de voir à quel point le film du cinéaste allemand a joué dans la création de Vortex, tout en réussissant à s’en écarter, aidant à développer une nouvelle corde à l’arc de l’enfant terrible du cinéma français.
Amour était froid, âpre et rigoureux là où Vortex se veut organique, vertigineux et cacophonique.
Il est réjouissant d’observer la manière avec laquelle Noé a digéré la Palme D’Or 2012 et a réussi à nous ouvrir un chaos qui résonnait en lui, élevant sa réflexion par-delà les corps et la chair, les sentiments et les pensées.

Vortex, Un Sort Pour S’approcher Des Ténèbres

Bien que Gaspar Noé, nous étourdisse depuis désormais bientôt un quart de siècle dans les salles obscures, il réalise ici un spectacle qui va par-delà nos espoirs, il tisse un essai cinématographique sur la fin de vie tout autant touchant que troublant, véritable laboratoire de cinéma, où l’expérience rencontre nos vies nous interrogeant sur nos existences et la fin du chemin que nous emprunterons avec ou contre notre gré.
Vortex est une proposition d’une honnêteté effrayante, une vision brute de la psyche de Gaspar Noé, une projection vertigineuse mais essentielle, tant pour le cinéaste que pour nous, public, où le duo Lebrun-Argento est d’une justesse qui trouble, où Alex Lutz, en impasse générationnelle, vient cristalliser nos angoisses. Gaspar Noé expérimente toujours autant, essaie, parfois maladroitement, ose, parfois avec maestria, muer et évoluer vers de nouveaux horizons sans jamais renoncer à son originalité qui fait de lui l’une des plus grandes curiosités du cinéma hexagonal.

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