Walkabout : Critique et Test Blu-Ray

Réalisateur : Nicolas Roeg
Acteurs : Jenny Agutter, Luc Roeg, David Gulpilil
Genre : Aventure, Drame, Expérimental
Durée : 100 minutes
Date de sortie (salles) : 1971
Date de Sortie (Blu-Ray) : 19 avril 2022

Synopsis : Dans le désert australien, la rencontre de deux enfants abandonnés et d’un jeune aborigène donne naissance à un voyage initiatique au coeur d’une nature sauvage : un choc entre l’Occident et la culture aborigène.

Potemkine depuis déjà plusieurs années se veut l’éditeur de référence en ce qui concerne le travail de Nicolas Roeg. Après avoir mené un travail exceptionnel depuis 2008 amenant à nos foyers Walkabout, Eureka, Ne Vous Retournez Pas, L’Homme Qui Venait D’Aileurs ou encore Enquête Sur Une Passion, l’éditeur revient sur ses premières éditions pour nous offrir de nouvelles restaurations de ces œuvres fascinantes ouvrant de nouvelles portes en matière d’expression cinématographique.
Nous avons ainsi pu découvrir il y a quelques mois la restauration 4K de Ne Vous Retournez Pas, et aujourd’hui Walkabout restauré en 2K.

Notre article autour de l’édition Blu-Ray de Walkabout prendra la forme suivante :

I) La critique de Walkabout

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de Walkabout

Nicolas Roeg, artisan du subconscient, magicien du réel

Nicolas Roeg fait parti des cinéastes visionnaires, ceux qui ont apporté au cinéma une nouvelle dynamique, de nouveaux schémas, un déconstruction d’un septième art formalisé. Les cheminements narratifs des œuvres du cinéaste anglais sont des labyrinthes qui ne peuvent être saisis par les spectateurs qu’à l’unique condition d’une collecte intensive des moindres scènes du film de l’introduction à la clôture. Le puzzle cinématographique qu’offre son cinéma pousse l’auditoire à résoudre l’énigme, une fois les lumières revenues dans la salle de cinéma.
Sa filmographie, se plante en nous, ne cesse de grandir et de se révéler au fur et à mesure des pensées et réflexions du spectateur. En cela, les films de Roeg sont exigeants mais généreux, pour ceux qui décideront de se transformer en investigateur du réel, pour accéder au surnaturel.

Ses montages en kaléidoscopes, refusant toute chronologie, en passant par un montage complexe, ouvre le subconscient des personnages, et plonge le cinéphile dans un voyage au cœur de la psyché des individus.

Cette vision du cinéma, Roeg la développe tout au long des années 60 en tant que directeur de la photographie pour de nombreux cinéastes et films d’avant-garde allant de Le Masque De La Mort Rouge réalisé par Roger Corman à Fahrenheit 451 de François Truffaut en passant par Le Docteur Jivago de David Lean ou encore Dans Les Mailles Du Filet de Michael Winner.

Il débutera ensuite, après dix ans de façonnement de sa photographie, dès 1970, sa carrière de réalisateur avec Performance puis se succéderont des films désormais cultes tels que WalkaboutNe Vous Retournez pasEnquête Sur Une PassionL’Homme Qui Venait D’Ailleurs ou encore Les Sorcières s’accompagnant d’une kyrielle d’interprètes fascinants de Mick Jagger à David Bowie en passant par Harvey Keitel, Donald Sutherland mais aussi Julie Christie et Jenny Agutter.

Aujourd’hui, Nicolas Roeg nous a quitté mais a engendré toute une génération de cinéastes qui ont pu emprunter la route singulière qu’il a su dessiner, avec Danny Boyle, François Ozon, Christopher Nolan ou encore Ridley Scott.

La Chute De L’Empire Anglo-Saxon

Le film s’ouvre sur Adélaïde capitale côtière de l’Australie-Méridionale. Les plans segmentent les rues, les visages et les architectures de cette gigantesque fourmilière de béton, regroupant plus d’un million d’habitants. Les individus serpentent les allées, les boulevards, les voitures filent sur les veines goudronnées, alimentant cette figure que nous connaissons si bien, celle des grandes villes, et qui pourtant à travers le regard de Roeg nous questionne.
Où est passé la terre? Où se situe la place du végétal, de l’animal dans cette stérile supercherie humaine ?
L’humain a sécurisé, débroussaillé et annihilé toute trace de nature, se terrant dans cette forteresse de ciment et d’eau, arrivant même à bâtir des piscines surplombant l’océan, échappant de la sorte aux requins et autres méduses. De cette philosophie de l’astuce afin de se dérober aux lois naturelles, l’humain se met à croire, à vivre dans un univers factice, n’ayant jamais prise sur le réel mais sur un imaginaire construit de toutes pièces, un espace parallèle auto-destructeur qui risquera d’emporter dans sa chute, le monde rejeté, moqué, celui de la nature.

Roeg est un fin metteur en scène et maîtrise un art de la suggestion qui est fascinant. Ici, il n’use que peu des artifices visuels que nous lui connaissons, avec un montage saccadé et jouant avec nos représentations temporelles. Quelques implantations d’images, expérimentales, sont perçues, de-ci, de-là, terreau pour faire naître la pensée du spectateur. Les espaces naturels sont croisés avec leur reonstruction dans nos sociétés. La chasse pour se nourrir se juxtapose aux bouchers qui n’a qu’à ouvrir un frigo pour trouver une dépouille à servir; les canyons aux multiples prises sont devenus mur de briques infranchissables, l’impasse est visible, tangible.

Avec Walkabout, le cinéaste décortique les espaces, les plans, jouant sur plusieurs axes de lecture, de réalités, croisant les regards et les compréhensions.
Il installe très rapidement son récit, laissant peu de place au mystère, préférant nous ancrer dans un parcours initiatique. En balayant la ville, la caméra nous présente les protagonistes du film : un père, sa fille adolescente et son fils âgé d’une dizaine d’années.
Nous comprenons que le père est employé d’entreprise et que les enfants sont scolarisés.
Lors d’une sortie dans le bush, pour un pique-nique familial, le père dégaine une arme, tire sur ses enfants, les rate, immole la voiture, retourne le pistolet contre lui et se donne la mort. C’est la chute de l’empire anglo-saxon, les familles se donnent la mort, le rêve de béton devient tombeau à ciel ouvert.
Les enfants sont perdus, au coeur du désert, sans moyen de communication, avec peu de vivres, ne connaissant rien de ce milieu hostile, n’ayant que pour eux leur innocence.

Long Week-end

Les jours passent, la soif et la faim s’offrent une valse désespérante. Les enfants ne savent plus que faire, perdent espoir. Ils attendent sous un arbre, ayant perdu ses fruits, à la réserve d’eau s’étant évaporée sous leurs yeux. Ils patientent dans l’espoir de revoir surgir l’eau, de voir le destin leur envoyer un signe. Dans le creux des dunes, ils scrutent l’horizon, infini désert humain.
Sur une des crêtes apparaît un jeune aborigène, en Walkabout, en plein pèlerinage, voyage solitaire de seize mois à travers le bush pour devenir un homme.
Les civilisations se croisent, les langues s’entrechoquent, les coutumes se rencontrent, mais la jeunesse s’unit. Loin de tout repère sociétal, le duo devient trio, arpentant les steppes arides, les enfants de la ville survivent, le jeune du bush ouvre à sa culture, culture adaptée à l’espace environnant, culture appelant à s’interroger, à remettre en question nos modes de vie et de pensées.
En ne nommant pas ses personnages, Nicolas Roeg porte son récit vers une universalité fascinante, nous permettant de faire un transfert dans l’esprit des orphelins, et venir nous interroger directement sur nos regards vers l’inconnu.
Le drame se métamorphose en fable, le temps et l’espace semblent infinis, touchant à l’éternité. Seule la radio que les enfants chérissent comme talisman, fait entrer dans le récit, au coeur du bush, notre civilisation, nous écarquillant les mirettes pour mieux distinguer le réel de la construction damnée de nos sociétés.

Wake In Fright

Le regard de Roeg est critique, âpre, dans le parcours qu’il propose allant de la pollution à la traite des aborigènes, en passant par la chasse massive, et pourtant, il se garde de trop exposer, réussissant par une recette qui n’appartient qu’à lui à nous bercer dans une innocence trouble, tout autant inquiétante qu’exaltante. Nous voulons croire en ce monde de l’espoir, de la nature, et pourtant nous ressentons en périphérie les horreurs de nos mondes colonisateurs.
Cette grande incantation que nous offre le cinéaste est d’une belle clairvoyance, n’appuyant jamais avec lourdeur, déposant l’idée, parfois même la culpabilité, dans le creux de nos songes pour hanter nos visions.
Finalement, notre plus grand et unique regret est que le propos de Roeg ne fasse que survoler la culture aborigène, au profit du récit. Nous souhaiterions tant en savoir, tant s’imprégner. Walkabout ouvre nos curiosités, à nous d’aller chercher désormais.

L’outback n’a jamais été si bien filmé, réussissant à rendre hommage à une culture disparaissant au fil des années dans une indifférence monstrueuse. Le conte que Roeg ouvre hypnotise, convoque les rêves tout comme les cauchemars, porte nos regards si loin qu’il fait de la réalité une hallucination, mirage obsédant porté par un trio d’acteurs à la justesse de ton extraordinaire.

Walkabout, marche vers l’oubli

Walkabout est un très grand film, oeuvre pouvant se targuer de classique, croisant les civilisations, les générations, les espaces et les croyances, voyage philosophique faisant abstraction de la parole, ouvrant le cœur pour révéler nos reliefs sentimentaux, nos patrimoines humains, au coeur d’une nature pillée mais toujours reine.
L’espoir est souterrain, agonisant, et seul les actes, les réconciliations, pourront nous sauver d’une mort qui se veut imminente.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

La restauration 2K proposée par Potemkine est surprenante, s’attendant aux habituelles limites des travaux en 2K, l’éditeur ne fait qu’une bouchée de nous et joue presque dans la cour des restaurations 4K.
Bien que le résultat soit légèrement moins spectaculaire que la proposition 4K de Ne Vous Retournez Pas, et ce surtout lors de séquences nocturnes parfois saturées, aux contrastes et noirs perfectibles, nous redécouvrons le film de Roeg avec admiration.
La lumière y est enivrante, le niveau de détails pointilleux et le travail autour de la colorimétrie nous fait redécouvrir les merveilles cachées du film. La restauration a été conduite avec finesse laissant respirer l’image pellicule.
Une réussite.

Note image :

Note : 8 sur 10.

Son :

Une unique piste son est disponible en Anglais Dts HD Master 2.0 mono.
La restauration sonore est moins surprenante que la restauration image, cependant, nous sommes face à une configuration équilibrée, portant le film avec justesse. Les dialogues y sont clairs sans pour autant écraser le mix général. Les ambiances et pistes instrumentales réussissent à se faire une belle place, nous portant vers l’univers créé par Nicolas Roeg.

Note son :

Note : 7 sur 10.

Suppléments :

Pour cette édition de la restauration en 2K du film en Blu-Ray, Potemkine nous propose deux suppléments présents sur la précédente édition de 2008 du DVD, ainsi qu’un supplément inédit.

  • « Gulpilil : One Red Blood » : documentaire de Darlene Johnson sur l’acteur aborigène David Gulpilil (2002, 56’) :

Un document fascinant retraçant la carrière de David Gulpilil, acteur aborigène qui aura traversé les décennies. On y distingue l’importance de sa carrière d’acteur dans la représentation des aborigènes dans le cinéma australien.

  • Entretien avec Jenny Agutter (2008, 20’) :

Durant 20 minutes l’actrice principale du film revient sur son expérience. Elle nous dévoile son regard sur l’expérience qu’a été de tourner dans Walkabout.
Abordant le tournage par le biais d’anecdotes, marquant les différences entre le texte original et le film, pour finalement aborder son jeu, le décortiquer.
Un beau supplément.

  • Entretien avec André Iteanu, ethnologue (CNRS, EPHE, Centre Asie du Sud-Est) spécialiste de l’Océanie et ses sociétés organisées autour d’un système rituel (2022, 19’) :

L’entretien avec André Iteanu est le supplément le plus intéressant, réussissant à lire de manière transversale l’oeuvre de Roeg à travers le prisme du Walkabout.
Il analyse, décompose et ouvre l’architecture du film afin de s’emparer de nouvelles pistes de lecture.

  • Bande-annonce

En dehors des suppléments que nous connaissions, l’entretien avec André Iteanu est saisissant et ouvre des cheminements de lecture, ainsi que d’analyse d’un intérêt certain.

Note suppléments :

Note : 7 sur 10.

Appréciation Générale :

L’édition que propose ici Potemkine est une réussite. Nous y découvrons une restauration 2K aux allures de restauration 4K, portée par une piste son anglaise 2.0 Mono finement équilibrée faisant ressortir de beaux reliefs.
Les suppléments bien que peu enrichis par rapport au DVD de 2008, offrent une très belle proposition pour ceux qui auraient fait l’impasse à l’époque. Un bel entretien inédit autour du Walkabout au coeur du film mené par André Iteanu est présent sur l’édition Blu-Ray.

Nous redécouvrons avec émerveillement cet hymne à la nature, cet appel anti-capitaliste fort, affichant une réflexion par l’image, où les mots sont stériles et les gestes fertiles, ouvrant une pensée qui de nos jours se fait bien rare, par-delà nos questions de société, par-delà l’humain, célébrant notre Terre, et poussant un cri d’alarme fasse à la disparition de ses trésors.

Nous n’avons plus qu’à espérer que les autres œuvres réalisées par Roeg sorties par le passé chez Potemkine puissent connaître le même traitement.

Note générale :

Note : 8 sur 10.

Pour découvrir Walkabout en Blu-Ray :

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