I Comete : Critique

Réalisateur : Pascal Tagnati
Acteurs :  Jean-Christophe Folly, Pascal Tagnati, Cédric Appietto, Apollonia Bronchain Orsoni, Jeremy Alberti, Davia Benedetti, Joseph Castelliti 
Genre : Drame
Durée : 127 minutes
Date de Sortie : 20 avril 2022

Synopsis : Un village en Corse. Les enfants s’égayent, les ados traînent, les adultes réfléchissent à l’avenir, les aînés commentent le temps qui passe. Ceux qui vivent à la ville retrouvent ceux qui ne sont jamais partis. Mais malgré le soleil et les éclats de rire, l’été ne guérit pas toutes les blessures.

De Cannes à Moscou en passant par Stockholm, Stuttgart, Sao Paulo et remportant la Mention Spéciale Du Jury au Festival de Rotterdam, I Comete a connu un très beau chemin en festivals.
Après un an à parcourir le monde, le second film de Pascal Tagnati s’offre finalement une sortie hexagonale. Aux portes de l’été, cette arrivée confidentielle dans les salles obscures est une véritable curiosité dont il serait dommage de se passer, une succulente, piquante et honnête lecture de la Corse.

Pascal Tagnati, L’Oeil Lumineux

Pascal Tagnati, qui signe avec I Comete son premier long-métrage est cependant loin d’être un nouveau venu dans le cinéma français.
Sans jamais appuyer son nom, sans jamais appuyer véritablement son visage, en retrait et pourtant toujours très juste dans toutes ses nuances, le cinéaste corse a su gravir étape par étape les marches vers le statut de réalisateur.

Son parcours commence dès 2004, où il débute en tant qu’acteur de théâtre. Il évolue dans ce domine durant six années, sous la houlette de metteurs en scène corses.
C’est en 2010 que la carrière de Tagnati prend un virage étonnant ouvrant ses horizons à une pluralité de formes artistiques. Ainsi il met en scène sa première pièce de théâtre, Le Cauchemar de Kappus, se lance dans la composition musicale, accompagnant ainsi 127… Fascination et passe devant ainsi que derrière la caméra la même année.

Aujourd’hui Pascal Tagnati a su faire évoluer les multiples facettes de sa carrière de manière suivie, sans jamais renoncer à une d’entre elles, et a su devenir un artiste essentiel, un souffle nouveau, inventif et intellectuel fascinant.
Nous l’avons aperçu devant les caméras de Antonin Peretjatko, Jean-Christophe Meurisse ou encore Lucie Borleteau, il a porté les émotions du Sleepwalkers de Thierry de Peretti et a récemment foulé les planches pour interpréter Coriolan de William Shakespeare.

Sa carrière en tant que cinéaste se révèle enfin au public des salles obscures, bien que depuis de nombreuses années, il officie dans le champ du court-métrage et a affiné tout un ensemble d’outils et pensées ayant permis d’accoucher de I Comete.

Acqua In Bocca

Perché dans les montagnes, surplombant un lac, le village corse où se déroule I Comete se réveille, s’articule, les ruelles sont investis par les bambins, les continentaux sont de retour, le temps est suspendu, l’été débute. Les expériences des uns nourrissent les vies des autres.
D’un visage à l’autre, d’un espace à un autre, la caméra, toujours en plan fixe, nous guide au milieu des habitants de la bourgade, de leurs vies. Elle nous émerveille de par l’accent local, et nous donne à voir une saison de farniente, où le soleil attendrit les corps et les âmes, révèle les secrets comme les amours, les souvenirs comme les fantasmes.
Le premier segment du film offre une immersion assez déconcertante. Sans jamais ouvrir l’histoire du long-métrage, l’oeil de Pascal Tagnati s’attarde sur les locaux, les lieux, nous berce dans cette douce oisiveté si spécifique aux vacances d’été. Le village prend vie, fourmille.
Les enfants investissent les places, les adolescents se découvrent, se touchent, se testent et les adultes parlent, s’aiment, dévoilent leur passé, leurs rêves à venir, tout comme leurs projections déchues.
Une danse générationnelle se met en route, l’intimité des personnages est difficilement perceptible, nous n’avons que des fragments, morceaux d’existence en suspens. Un puzzle qui trouve sa grâce, révèle ses mystères, dans sa manière où tous les âges parviennent à former un tout indissociable, une famille au-delà du sang, une symbiose par-delà la pierre, s’ancrant dans une culture commune fédératrice.

Le passé, le temps des aînés, le présent, celui des parents et jeunes adultes, ainsi que le futur, dont l’enfance inonde le cadre, sont un ensemble laissant apparaître une société à la rencontre des temporalités.
Un monde où le modernisme n’a pas lieu d’être, et où seul la liberté règne. Ce magnifique mouvement des temps et des générations est filmé avec une sobriété magnifique. Nous sommes happés par ce récit qui n’a lieu d’être que dès lors que nous comprenons cette architecture solidaire à l’échelle des décennies, derrière la mémoire de la pierre qui ne cesse de renaître.

Le Soleil Dans L’Oeil

La caméra est l’œil qui scrute, celui qui nous fait pénétrer un quotidien secret, celui qui dépasse les stéréotypes, creuse les barrières sentimentales, humaines, sans jamais se vautrer dans un obscène voyeurisme – même lorsque le sexe est montré, car il l l’est parfois de manière frontale, il l’est de manière consentante, bienveillante.
Là où le démarrage du film nous donne à voir une Corse présente dans l’imaginaire collectif, solaire, douce et joviale, nous apprenons à découvrir les êtres, leurs inquiétudes, leurs relations et leur place dans cette communauté se côtoyant depuis plusieurs générations. Le village paradisiaque se meut, se transforme, et apparaît tel le dernier bastion d’un vivre ensemble en voie de disparition. Dans sa configuration à taille humaine, le village vu par le cinéaste devient le dernier havre de confiance, celui où l’humain passe avant le profit, celui où la vie compte plus que le rendement.
Nous ressentons la puissance d’un peuple corse, certainement l’un des derniers avec une telle aura, vivant encore en harmonie avec les siècles passés, respectant l’histoire, respectant la terre, respectant l’humain, respectant la faune, respectant la flore.
Un espace en apesanteur est créé par le cinéaste. Les acteurs deviennent modèles, les séquences se déclament telles des poèmes, La communauté appelle la vie.

Jusqu’au Bout Du Monde

De cet état de fait, où la liberté gouverne les terres corses, le cinéaste fait entrer de façon discrète, presque imperceptible, l’influence de plus en plus destructrice qu’exerce la Métropole et plus largement l’Europe sur les traditions, les enterrant peu à peu pour les renvoyer à l’histoire passée, celle des livres et non plus celle des vies.
En quasi-autonomie depuis toujours, organisant son travail et sa culture, dans le respect de la coutume et des méthodes centenaires, nous sentons le crépuscule enserrer la Corse, terre désirée, territoire-résistant. La mondialisation s’immisce à grande vitesse et Tagnati filme une génération qui sera peut-être la dernière à vivre ce rêve collectif, à taille humaine qu’est l’Île de beauté. Les technologies viennent installer insidieusement les lois du monde, les croyances en l’artifice de la modernité.

Sans jamais appuyer un message politique, le réalisateur pointe le regard sur la jeunesse, et lui confie les clefs pour faire perdurer ce coin de paradis, lui faire traverser les temps sans se blesser contre le gargantuesque continent, pilleur-acculturateur.

I Comete, La Foudre De Vie

I Comete, premier long-métrage Pascal Tagnati, est une des plus belles représentations de la Corse au cinéma, en prenant des schémas qui rappellent parfois Rivette, d’autres fois Rohmer, le cinéaste s’offre une liberté, d’expressions et de formes, fascinante convoquant les temporalités tout en restant dans cet été qui paraît infini.
Il installe une réflexion essentielle sur le statut de cette population intemporelle, au croisement des sociétés, dans ce cadre traditionaliste, et finalement libertaire, où l’ombre de la mondialisation plane, appelant un modernisme acculturateur, où les générations futures sont les derniers remparts pour toucher l’éternité.

Nous pensons alors aux mots de Péguy : « Le modernisme est un système de complaisance. La liberté est un système de déférence. »

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