Fairytale : Critique

Réalisateur : Alexandre Sokourov
Genre : Expérimental
Durée : 78 minutes
Date de sortie : 2022
Pays : Russie, Belgique

Synopsis : Il était une fois deux vagabonds… Non… Ils étaient trois… Mais non, quatre… Il y en a eu d’autres, nombreux et différents… Je les avais connus. Longtemps. Des années durant. Et puis, une chose s’est passée et ils ont disparu. Leur voix se faisaient entendre dans la nuit, des fragments de questions complexes, des hurlements de millions de voix… Une excitation inexplicable m’étreignait.

Je jette mon regard, couvre avec joie, pour la première fois le festival de Locarno. Un festival de cinéma qui m’a toujours inspiré, porté, ouvrant de nouvelles manières de travailler le cinéma allant de la forme des images jusqu’à l’expression des propos en présence.
Ma rétine est présente, mais mes pieds absents. Je regarde de loin, dans l’impossibilité de me déplacer, une part de la programmation du festival. Une part restreinte mais significative, avec l’envie de vous faire pénétrer dans un tel événement avec un film qui pourrait se pâmer de figurer comme auto-portrait du festival tant il porte toutes les attentes que j’ai généralement lorsque je me penche au dessus de la programmation de Locarno.

Il s’agit de Fairytale, nouvelle création du cinéaste russe Alexandre Sokourov. Du haut de ses 71 ans, le réalisateur, ancien élève de Tarkovski, et enseignant aujourd’hui son savoir à des créateurs tels que Kantemir Balagov ou encore Kira Kovalenko, est toujours inspiré que cela soit dans ses propos ou dans sa création plastique, visuelle.

Purgatoire Eroïca

Avec Fairytale, Sokourov nous invite à une déambulation dans le purgatoire, aux portes du paradis, en proie au vacarme de l’enfer, les âmes errent en l’attente de leur sort. Staline ouvre les yeux, il est sur son lit de mort. Le monde dans lequel il se réveille est aux couleurs de la cendre, entre impressionnisme et symbolisme, un territoire rappelant par moment l’imaginaire de Gustave Doré.
En prenant connaissance des lieux, il rencontre d’autres dictateurs, hommes de terreur rongés par le pouvoir, de Mussolini à Hitler en passant par Churchill et Napoléon.
Dans ce cadre à l’imaginaire cauchemardesque, ne semblant pas plus perturber les furieux en présence, Sokourov s’amuse à analyser le coeur du mal, entre humour et philosophie. Ces âmes perdues sans leur population, sans les mords de l’oppression se trouvent à nu, stupides humains se prenant pour des dieux, aux conversations toutes plus incongrues les unes que les autres. Entre moqueries, et vide idéologique, nous suivons avec surprise et désœuvrement la reconstruction de l’image des ténèbres.
Tout en s’engageant dans un cheminement absurde, Staline débutant l’oeuvre en parlant de ses soucis de caleçon, Sokourov ne méprise pas l’histoire et donne à voir La Divine Comédie, ici, celle des hommes se prenant pour des dieux, êtres frustrés qui dans leurs volontés de reconnaissance sont devenus monstres.
Le cinéaste avait déjà par le passé travaillé le visage des dictateurs du XX° siècle, sous forme de biopics avec Moloch, Le Soleil et Taurus. Son intérêt pour l’histoire a traversé toute sa carrière et aujourd’hui avec Fairytale, Sokourov dépasse la reconstitution, réutilise de nombreux cheminements d’expression de sa filmographie, et outrepasse le réel pour aller chercher l’âme pourrissante des tyrans du siècle dernier.

La Chute

En confrontant ces visages et ces personnalités, Sokourov pointe le vide idéologique en présence et mène une analogie entre les uns et les autres, avec pour vision unique la conquête du pouvoir. Du communisme au nazisme en passant par le capitalisme ou le fascisme, nous découvrons des idéologies servant d’imagerie pour porter finalement un individu à la tête d’un territoire, pour contrôler à sa guise toute une population.
C’est justement dès lors que le réalisateur dépossède ses personnage de leurs peuples, qu’il montre les similarités des personnalités, qui, d’un point de vue politique pouvaient sembler si éloignés.
Plein de fiertés, ces hommes de pouvoir vont peu à peu se désagréger laissant transparaître par moment l’humain tourmenté derrière le monstre, des fous à la quête de l’éternité, des aliénés à la conquête de l’histoire.
Une folie, une schizophrénie qui éclate dès lors que les dictateurs se trouvent sur le chemin de milliers d’âmes errant dans les limbes. Ils retrouvent leur éclat maudit, s’écrasant de nouveau pour devenir l’élu, celui qui écrasera tous les autres pour toucher le divin, même lorsque Dieu est rejeté par leurs croyances personnelles.
Sokourov réussit à bâtir des portraits texturés, d’une complexité effrayante, pleins d’ombres, de haine et d’égoïsme, construit à travers un labyrinthe d’humour à l’acidité qui déconcerte. Une autopsie de nos sociétés, de nos régimes politiques, qui ouvre sur une analyse bien plus contemporaine qu’il n’y paraît.

Dogville

Fairytale accueille sa galerie de personnage dans un cadre singulier, un monde factice, avec ce purgatoire fait d’images de synthèse saturées, reprenant l’imaginaire de grandes toiles et devenant très vite une traduction du subconscient des protagonistes. La prouesse visuelle que propose le réalisateur est étourdissante, troublante dans son amorce, le cadre qu’il crée devient très rapidement un terrain fertile à la réflexion, à la pensée critique.
Qu’il s’agisse des ruines où démarre le film, affichant la destruction dans le monde des vivants, de cette forêt tortueuse, où chaque personnage en proie à la perdition se dévoile malgré lui, de ces bâtiments à l’architecture froide et déshumanisée, accueillant la foule, révélant la folie totale qui habite les dictateurs, ou bien encore les portes du paradis, inaccessibles, d’où Napoléon les regarde avec dédain, ayant très certainement bâti une fourbe stratégie pour dépasser des frontières inatteignables, Sokourov nous perd dans l’espace comme dans le temps, ouvrant nos questionnements d’une bien étrange manière, renouvelant son cinéma tout entier et atteignant avec maestria un cinéma de l’esprit dont nous avons aujourd’hui tant besoin.

L’Etrange Couleur Des Larmes De L’Histoire

Fairytale n’entre à proprement parlé dans aucun cadran de cinéma, il dépasse ce que nous connaissons, déconcerte et conçoit un espace propre à la réflexion, à la dissertation. En convoquant les tyrans des siècles passés, Sokourov met en perspective une histoire humaine faite de répétitions, où les dictatures et la destruction sont tapies dans les ténèbres, attendant la bonne conjoncture, usant de théories furieuses, pour faire monter d’avides hommes de pouvoir à la tête des Etats, ouvrant les ténèbres, déclenchant le chaos.
La proposition en usant de l’absurde, de l’étrangeté des lieux en présence, nous guide dans l’intimité des humains en sommeil au coeur des monstres, glaçant nos regards, et figeant nos zygomatiques entre rires et angoisses.
Désormais plus qu’une seule question demeure : Qui seront les prochains à les rejoindre au purgatoire ?
L’histoire nous le révélera fatalement, tristement.

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