Dementia : Critique et test Blu-Ray

Réalisateur : John Parker
Acteurs : Adrienne Barrett, Bruno Ve Sota, Ben Roseman, Richard Barron
Genre : Expérimental, Drame, Horreur
Durée : 56 minutes
Pays : Etats-Unis
Date de sortie (salles) : 1953
Date de sortie (Blu-Ray) : Mai 2022

Synopsis : Une jeune femme s’éveille d’un cauchemar dans la chambre d’un hôtel miteux. Elle quitte l’hôtel et erre dans les rues de Los Angeles en pleine nuit. Sa déambulation l’amène à faire des rencontres de plus en plus étranges. La frontière entre rêve et réalité s’amenuise à la faveur des hallucinations et de la paranoïa.

Rares sont les éditeurs qui se démènent pour porter jusqu’à nos yeux les courts et moyens-métrages.
C’était le cas il y a quelques mois de A Tout Prix, polar nerveux d’une quinzaine de minutes, que nous offrait avec une édition conséquente The Ecstasy Of Films.
Aujourd’hui, nous retournons dans les jupons que nous aimons tant de Potemkine, qui n’en sont pas à leurs coups d’essai avec ce format ayant ressorti récemment les courts et moyens-métrages de Kiarostami mais aussi Pierre Clémenti, pour découvrir un moyen-métrage inédit en France ayant pourtant su saisir la rétine de grands créateurs, de Cocteau à Hitchcock en passant par Bunuel et David Lynch : Dementia réalisé par John Parker.

Un film maudit qui ne connut qu’une unique salle de cinéma à sa sortie, mais ayant su capter l’attention d’une poignée d’artistes et cinéphiles, lui ayant permis de traverser les décennies à la manière d’un mirage, influençant le cinéma moderne tout en restant un insaisissable spectre que nous sommes heureux aujourd’hui de découvrir à travers une restauration 2K.

L’article autour de l’édition Blu-Ray de Dementia s’organisera en deux temps :

I) La critique de Dementia

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de Dementia

Ombre Sur La Ville

La lumière d’un hôtel miteux éclaire une chambre. Il fait moite, la ville suinte. Une jeune femme s’extirpe d’un mauvais rêve, essaie de retrouver le réel, plongeant son regard dans un miroir lui révélant les divers reflets de sa personne. L’ambiance nous enserre, l’oeil de John Parker nous rend captifs.
Nous sommes au beau milieu de la nuit, et la jeune femme -que le cinéaste baptise « la gamine »-, se prépare pour une virée nocturne. Avant de quitter la chambre, elle ouvre un tiroir et saisit un couteau à cran d’arrêt.
John Parker nous conduit alors à travers Venice, quartier de Los Angeles, où le crime semble surgir au moindre carrefour. Les journaux parlent d’un tueur armé d’un couteau. Les hommes se révèlent à la lumière des réverbères, laissant transparaître la bête qui sommeille.

Dementia nous guide dans un monde où les hommes, au sens masculin du terme, sont de monstrueux prédateurs, guettant les rues à la recherche de nouvelles femmes, entités interchangeables, le temps d’une nuit. Le film construit l’architecture d’une société reposant sur le vice, s’aventurant dans les coulisses du grand Hollywood, du rêve américain. A travers un regard avant-gardiste, Parker nous parle des Etats-Unis avec une colère et une amertume si rare sur les terres de l’oncle Sam, si ce n’est unique en plein coeur des années 50, qu’il nous donne le tournis, nous déstabilise. Il soulève des problématiques qui commencent tout juste, aujourd’hui, près de sept décennies plus tard, a être étudiées avec sérieux, et reconnues.
La proposition nous permet de s’immiscer entre les pavés, dans la carcasse de ce si jeune pays, bâti sur la violence, la concurrence et une religion aveugle, abrutissante. John Parker nous invite dans son laboratoire de monstres, nous dévoilant la structuration du mal, ouvrant le subconscient de sa protagoniste principale pour connaître les origines de sa folie meurtrière, mais aussi plongeant dans le temps pour analyser la construction des déments qui arpentent les rues de Los Angeles.
Bienvenue dans cette valse furieuse, où chaque individu cache un hydre, créature schizophrène, titan auto-destructeur.

Lux Tenebrae

Pour appuyer son discours, appuyer son récit, tout en faisant abstraction des voix, le film n’hésite pas à se glisser dans les sentiers du cinéma expérimental, jouant sur la configuration des lieux, la dynamique des instruments et faisant des ombres des révélateurs de la nature humaine, empruntant ainsi à l’expressionnisme allemand un véritable sentiment de frayeur.
Dementia devient un spectacle dans lequel nous nous enfonçons, sans même nous en rendre compte, où nous venons à découvrir le récit au fur et à mesure de lecture des symboles et d’analyse du cadre, une glaise qui s’accroche à nous pour ne jamais nous quitter.
John Parker ouvre un jeu de piste muet pour sonder les méandres de l’esprit humain à travers ce grinçant voyage nocturne où cinéma et réalité ont des barrières hermétiques, où l’horreur et la décadence de nos sociétés viennent à ronger l’écran pour nous tétaniser tant par sa puissance visuelle, que par son propos d’une inquiétante actualité.

Répulsion

Dementia invite le spectateur de manière très didactique à plonger dans la maladie de son personnage. Bien que le film soit de nature abstraite, avec des recours au cinéma expérimental, nous sommes guidés et pouvons lire à différentes hauteurs l’oeuvre allant du divertissement à l’essai. Cette échappée ténébreuse conserve une esthétique très proche du cinéma d’exploitation, faisant parfois penser aux films noirs à la Mankiewicz, mais aussi au fantastique de Jacques Tourneur tout comme à la série B de Roger Corman, des espaces d’expressions qui se trouvent être complémentaires et dont Parker joue avec les codes pour créer son propre territoire de cinéma, à la fois fascinant et inquiétant, convoquant le surréalisme pour laisser nos esprits caresser la folie.
Un endroit où le cinéma moderne a nécessairement pioché tant Dementia propose de s’évader d’un Hollywood qui était à l’époque cadenassé, ayant très certainement inspiré des cinéastes tels que Roman Polanski, David Lynch, Abel Ferrara ou encore même Alfred Hitchcock, lorsque l’on pense à La Maison Du Docteur Edwardes ou Psychose.

70 Ans A T’Attendre

Dementia est un voyage à mi-chemin entre le réel et le royaume des songes, une proposition qui creuse cet espace à l’entre-monde pour faire naître le cinéma, venant nous montrer les horreurs d’une société agonisante à travers un étonnant récit de femme tueuse, frénésie invoquée par une humanité malade, errant dans un purgatoire, Los Angeles, où les rêves évanouis sont devenus cauchemars hypnotiques.
John Parker touche à une modernité effarante, cinq ans avant Le Voyeur de Michael Powell, et inscrit sa marque au panthéon des cinéastes visionnaires, ceux qui ont su transcender un art pour lui ouvrir des cheminements jusqu’ici encore inimaginables.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

La découverte de Dementia au format Blu-Ray à travers la restauration 2K que nous propose Potemkine est une belle réussite. Cette dernière nous absorbe totalement avec des noirs bien définis faisant ressortir les jeux d’ombres, un cadre stable et un piqué bien travaillé, bien que par moments clairsemé, qui détaille les textures et affine les effroyables émotions sur le visage des protagonistes.
Des imperfections sont présentes, venant du matériel d’origine, telles que quelques griffures, certains cadres moins précis que d’autres, et certaines séquences à la luminosité plus basse néanmoins cette découverte fascine et cette restauration reste un beau travail qui ouvre une véritable profondeur de champ appuyant le caractère surréaliste de l’oeuvre.
Une vraie chance de pouvoir profiter de cette oeuvre si rare dans de telles conditions.

Note image :

Note : 7.5 sur 10.

Son :

Tout comme pour le rendu image, le travail effectué pour le son est une réussite, les orchestrations soulignent les plans et participent grandement à l’ivresse que procure le film, sans appuyer sur les dynamismes, donnant un léger côté suranné -les années se font sentir- jouant finalement un rôle juste dans le charme de cette proposition fêtant prochainement ses sept décennies.
Les fréquences ne saturent pas et offrent une belle rondeur créant une atmosphère idéale pour profiter de la vision de John Parker. Nous oublions très rapidement le caractère quasi muet du film à l’exception des rires et cris de l’interprète principale, nous faisant happer par cet univers sonore tout aussi attirant qu’effrayant.

Note son :

Note : 7.5 sur 10.

Suppléments :

Comme souvent, l’éditeur français, sublime ses éditions avec de contenus supplémentaires d’une grande richesse.
Pour l’édition Blu-Ray de Dementia nous découvrons le contenu suivant :

  • Présentation du film par Joe Dante (2’12) :

Le père de Gremlins, Hurlements et Small Soldiers, nous accueille et offre une présentation courte mais précise, ouvrant notre attention sur certains aspects du film qui viendront ricocher de-ci, de-là, lors du visionnage.

  • « Dementia, entre avant-garde et exploitation » par Maxime Lachaud (2022, 12’36 ») :

Maxime Lachaud, auteur de Potemkine Et Le Cinéma Halluciné, spécialiste de l’éditeur et cinéphage fascinant, vient décortiquer l’oeuvre de John Parker tant dans son parcours d’exploitation sous sa forme de Dementia jusqu’à sa métamorphose en Daughter Of Horror, introduit le réalisateur et les acteurs mais propose également une analyse de l’oeuvre pouvant ouvrir de nouveaux cheminements réflexifs autour de cette oeuvre labyrinthe.
Un supplément étrange fait d’un montage de séquences du film, conté et analysé par la voix lente et à l’accent marqué de Maxime Lachaud, hypnotique. Nous sommes fans.

  • « Before and After : Restoring Dementia » (2015, 3’13 ») :

Mise en parallèle des plans avant et après restauration, un voyage au cœur de la renaissance de Dementia.

  • « Daughter of Horror » : version d’exploitation du film avec voix off (1955, 55’13 », VOST) :

Potemkine a eu la judicieuse idée d’intégrer le montage d’exploitation du film dans les suppléments, permettant de découvrir une nouvelle facette du film, nous laissant moins libre dans notre imaginaire, cadrant le propos à l’aide d’une voix off et montrant à quel point une image est sujette à variations en fonction de la parole pouvant lui être donnée. Fascinant.
Reste que la qualité est en deçà de celle proposée pour Dementia. Certainement un transfert SD. Il aurait été splendide de découvrir cette version avec la minutie du master en présence pour Dementia.

Note : 9 sur 10.

Avis général :

Dementia fait parti de ces films dont nous ne connaissions que peu de chose, à l’exception de bruits de couloir, et ayant réussi, en moins de 60 minutes, à nous mettre une grande trempe cinématographique, à s’ancrer pour de longues années dans notre patrimoine cinéphile.
Nous partons à la découverte de l’architecture d’un cinéma moderne, à la rencontre d’un film sans lequel des œuvres telles que Psychose, Eraserhead, Mullholand Drive n’auraient peut-être jamais vu jour.
L’édition en présence est une des curiosités de l’année, où il faudra se laisser dévorer par l’inconnu, ouvrir notre regard à l’étrange, prendre le risque de plonger dans les ténèbres pour ressortir avec une immense pièce de cinéma portée par une restauration 2K d’une grande qualité, et une panoplie de suppléments nous guidant face au mystère Dementia avec pertinence et amour du septième art.

Note générale :

Note : 9 sur 10.

Pour découvrir l’édition Blu-Ray :

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