Babylon : Critique

Réalisateur : Damien Chazelle
Acteurs : Brad Pitt, Margot Robbie, Diego Calva, Jovan Adepo, Li Jun Li
Pays : Etats-Unis
Durée : 185 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 18 janvier 2023

Synopis : Los Angeles des années 1920. Récit d’une ambition démesurée et d’excès les plus fous, BABYLON retrace l’ascension et la chute de différents personnages lors de la création d’Hollywood, une ère de décadence et de dépravation sans limites.

Ces dernières années, les films autour du meta-cinéma ne cessent d’augmenter, disséquant une industrie du cinéma, étudiant notre rapport à l’image, à la célébrité.
Qu’il s’agisse de Quentin Tarantino avec Once Upon A Time In Hollywood, Sam Mendes avec Empire of Light ou encore Steven Spielberg avec The Fabelmans, les grands réalisateurs américains ne cessent de se questionner sur l’histoire mais aussi sur la relation que nous entretenons avec les coulisses, ou encore la capture de l’image, la quête d’immortalité somme toute.
Pour débuter 2023, c’est Damien Chazelle qui ouvre la marche avec Babylon, une étude autour des années folles, un voyage pour redécouvrir les balbutiements d’une industrie mais aussi le premier grand séisme que connaîtra le septième art, le passage du muet au parlant, tout un programme.

Once Upon A Time in Babel

Le nouveau film de Damien Chazelle nous invite dans un Hollywood, années 20/30, et sa fracture entre cinéma parlant et cinéma muet. Il orchestre ce que nous nommons les années folles, dépassant les froufrous, le champagne et les rêves pour plonger son regard dans les coulisses d’une industrie fondue aux drogues et cultes de la personnalité, une cité céleste ravagée par la décadence et les excès de toutes sortes.
Nous y suivons une galerie de personnages, clés de ce business hystérique où gloire et misère ne cessent de se croiser, de s’embrasser comme une glaise instable où l’euphorie se drape du tissu de la mort.
Chazelle réussit à modeler un univers fascinant, troublant, instable, où chaque séquence vient nous prendre aux tripes tant de par la mise en scène que du nombre d’idées qu’elles font naître.
Babylon conçoit sa tour de Babel, érige un monde de rêves, de fantasmes, le cinéma comme langage universel, pour créer des obsessions, des aveuglements, tandis que l’édifice s’affaisse dans l’obscurité nous faisant sombrer dans un déluge organique, tant fécal qu’ensanglanté, un magma caustique qui vient insidieusement ronger les moindres interstices de ce conte moderne.

The Jazz Singer

Du musicien de jazz noir américain à la star déclinante en passant par les ascensions vertigineuses d’un jeune producteur d’origine mexicaine et d’une jeune femme, actrice, venue d’une Amérique reculée, le bal en présence s’amuse à toujours segmenter notre regard, à ne jamais installer de personnages principaux, nous pousse à s’attacher à ces quatre protagonistes, synthèse d’un rêve malade, prisonniers d’une utopie au bord de l’effondrement.
Là où Tarantino, avec son Once Upon A Time In Hollywood, abordait la fin de l’hégémonie d’un cinéma américain extrêmement codifié, et moraliste, face au cinéma libre européen tant en Italie, qu’en France, Damien Chazelle, remonte un peu plus le temps, à l’orée de l’âge d’or hollywoodien, pour nous raconter la première chute de l’empire hollywoodien.
Le cinéaste reconstitue une époque effervescente, en constant mouvement, rappelant que tout juste deux à trois décennies auparavant, les états-uniens pratiquaient encore la chasse à l’indien et la ruée vers l’or n’avait pas encore soufflé son premier siècle. Il use des trois heures du long-métrage avec une maîtrise qui force le respect offrant une profondeur troublante à la situation historique dans laquelle se déroule le film mais également une terrifiante lecture verticale de la société états-unienne, partant des soirées hystériques, pleines de beau monde, exubérante et affriolantes, jusqu’aux souterrains rongés par la perversion et la drogue, coulisses invisibles, en passant par ceux qui ramassent les miettes d’une industrie qui n’a d’yeux que pour ses stars éphémères, nous pensons entre autres aux figurants des grandes productions, chair à canon interchangeable.
Un regard qui dépasse son époque et vient résonner jusqu’à nos jours, esquissant jusqu’à la silhouette Weinstein, évoquant les conditions de travail, la dépossession des corps.

Requiem For A Dream

Babylon est une déambulation, il est fascinant de s’y promener, de s’y perdre, cette fresque où les récits individuels des divers protagonistes ne sont pas la clé du film, mais des éléments pour explorer, se questionner, et surtout rêver d’un cinéma libre, s’affranchissant des codes modernes des films à gros budget pour suivre sa propre voie et ne pas se transformer en ersatz d’autres films traitant d’autant plus maladroitement le sujet.
Ici, Chazelle nous conduit dans un plan d’ensemble que l’on ne peut contenir sur pellicule, mais que l’on peut seulement effleurer et fantasmer le temps d’une projection.
La rythmique du film est hallucinante, alternant des manières de filmer toujours surprenantes, portant Damien Chazelle au rang des grands cinéastes actuels, mais aussi Linus Sandgren, extraordinaire chef opérateur, au rang d’espoir pour la refonte visuelle d’Hollywood.
Un rêve amer, acide, hyperactif, qui est mené avec justesse et magnétisme par des acteurs qui se surpassent. Brad Pitt réussit encore à interpréter avec textures son rôle tantôt fort, tantôt fragile, de façon extatique, Margot Robbie parvient enfin à jouer d’hypnose avec nos regards, nous oublions tout, et sommes son esclave, de la même manière que le personnage interprété par Diego Calva, grand-huit émotionnel. N’oublions pas Jovan Adepo qui vient donner une ramification parallèle au récit, incarnant avec brio son personnage et donnant à voir avec justesse, et nous marquant fortement, la ségrégation.

Metropolis

Babylon est un rêve névrosé, un cauchemar euphorique, qui nous embarque d’un bout à l’autre, au rythme hystérique des compositions de Justin Hurwitz, rebondissant sur ses dissonances, pour dévoiler un film à la limite de l’hypnose, aux frontières de la transe, réalisé par un immense Damien Chazelle qui n’a pas peur d’un cinéma grandiloquent et qui fait renaître un cinéma de la disproportion, de l’illusion et des obsessions, reposant sur une industrie cannibale monstre baignant et se nourrissant de ses excréments, de ses sécrétions, société coprophage, et construisant non plus des œuvres mais des produits, changeant l’humain en valeur monétaire, ouvrant la pensée, remémorant parfois le Metropolis de Fritz Lang.
Une expérience de cinéma totale, une sensation que nous avions perdu depuis belles lurettes du côté d’Hollywood.


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