« J’accuse Michel Seydoux, avec lequel je travaille depuis quarante ans, d’être responsable de la fabrication et de la diffusion de mon prochain film. Après m’avoir bousculé – et même ceinturé parce que plus jeune et plus costaud – il m’a contraint de terminer la mise en ordre cinématographique de mes ultimes envies de filmer. Parvenu, dit-on, à une douce sérénité, est-ce que je peux lui demander de ne pas me transmettre les avis éventuels sur le film ? Je vois déjà son sourire… » Alain Cavalier

| Réalisateur : Alain Cavalier |
| Acteurs : Alain Cavalier |
| Genre : Essai vidéo, documentaire |
| Pays : France |
| Durée : 82 minutes |
| Date de sortie : 14 mai 2026 (Festival de Cannes – Quinzaine des Cinéastes) |
Épilogue / Épitaphe
CANNES 79E – 14/05/2026 :
Épigraphe
Hourra, oui ! (…) Hélas, oui… Nous y allions, Quentin et moi, voir le dernier Cavalier, à la Quinzaine, dont le titre, l’idée et d’autres indices prévenaient peut-être qu’il s’agissait de la fin. La fin de ses journaux. La fin même, peut-être, de sa carrière. Alors que je connaissais le cinéaste, il n’en était rien de Quentin. À la sortie, pour la première fois, pas moyen de faire semblant d’être d’accord. Il fallait alors deux voix, deux papiers : l’un qui acclame, l’autre qui enterre. Une double critique. Nos avis sont si tranchés, si différents, si opposés, que d’un passage à l’autre, nous avions fourni un « Pour » (Épilogue) et un « Contre » (Épitaphe). Vous voilà alors prévenus de la forme atypique de cet article, à l’image de ce grand film. Après tout, voyez-vous, comme le disait Godard : au cinéma, il n’y a jamais de milieu, il n’y a que des extrêmes. — FM
Épilogue
Assez nous avions vu, pensions-nous : des oiseaux qui passent sur la gare, des gros bras des cirques, des crampes nocturnes, de la mort des neuf vies des chats, des passages au Théâtre Lumière, des jouets robots, des femmes à la rue, des enfants qui jouent au foot, des petites salles de cinéma, de sa propre femme, de ses amis… Et que savions-nous d’Alain ? De ses cheveux gris. Que savions-nous, sinon qu’il à quatre-vingt-quatorze ans ? D’abord, on a cru au testament : quinze ans de vie rangés en fragments, car il est un rassemblement de fragments, un dérushage de quinze ans de vie. À mesure que chaque fragment raconte son histoire, le film avance ; et ce qui n’était qu’une matière résistante devient peu à peu un vaisseau, un trajet, une traversée, on en fait un bout à bout, un Ours. Alors il filme. Non pas lui, mais il filme. Il disait que ce qu’il y a dans le cadre s’apprêtait à mourir. Et quand on souhaitait qu’il ait tort, Merci d’être venu nous prouvait l’inverse. Mais le hors-champ est plus grand, et la vie traîne autour, a encore soin de tout. La démarche n’a alors rien d’autocentré. Car des personnes qu’il croise, il fait des histoires, des épopées.
Enfin, je dis ça… Mais il ne faudrait pas trop faire de chichis, en omettant peut-être que Cavalier se fait entendre pendant tout le film, et apparaît une fois. Quand Françoise Widhoff, sa femme, prend la caméra, pour ensuite filmer un pigeon. C’est un élan de complicité et d’amour tel que nul sourire enfoui ne suffit ; en tout cas, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Alain Cavalier et Françoise Widhoff, quelque part, quand deux se mettent à si grande distance, et deux autres se mettent en si grande proximité, quand on est amoureux, on ne se connaît plus… L’amour se voit jusqu’à l’écran.
Mais le filmeur, sans s’effacer, n’est pas le protagoniste, c’est plutôt : le pèlerin. Ou bien il est cette vieille, auprès de Cunégonde, qui prend la parole, non pour raconter seulement la sienne, mais pour demander aux autres la leur : que chacun parle, que chacun raconte son épopée minuscule, que chacun laisse au moins une trace. « Engagez chaque passager à vous conter son histoire » — Voltaire, Candide… Non, il faut l’avouer : ce n’est pas un film sur Cavalier, mais un film depuis Cavalier. Car, d’un fragment à l’autre de l’image, des années s’écoulent, des morceaux se distinguent, c’est un montage par omission, et chaque manquement est comblé par des tonnes d’histoires. On a tendance à dire, par tropisme de critique, « derrière la simplicité se cache tant de complexité », mais parfois la simplicité est le seul moteur, car la complexité se trouve autour de la caméra. Mais chaque enfant de la Terre, ou chaque chose présente sur cette planète, mérite d’être filmé ; c’est un acte d’acceptation… Car à 94 ans, tout disparaît autour de toi. Jusqu’à ta propre caméra. Alors, légitimement, Cavalier doute, et nous aussi, mais ça rend ça vivant. Et oui… Malgré la vieillesse, la mort, Merci d’être venu est un film vivant. Car il croit encore au geste : filmer. Continuez à filmer. Filmez tout. Vous en êtes bien capables, ça, vous, non ? Filmer. Dans le sens le plus noble : la poésie populaire.
Puis je m’en réfère à Gilgamesh, roi d’Ourouk : Vous l’avez déjà appris, même si nous croyons l’avoir oublié : il n’y a pas de mort. La mort n’existe pas. Il n’y a que des changements. Et les changements ne mènent qu’à la renaissance et au renouveau. Notre âme ne cesse d’aller son chemin, de se réjouir et de s’émerveiller de tout ce qui survient ; et quand tout aura été vécu, eh bien tout recommencera, encore et encore, éternellement et sans jamais faiblir. Nous sommes indestructibles, même si nous mourons et sommes éparpillés aux quatre vents, car nous serons toujours reconstruits, rajeunis. Voilà la vérité du monde. C’est la seule vérité : la mort n’existe pas. Tu comprends ? Tu comprends ? — FM
Épitaphe
Après avoir été cinéaste, Alain Cavalier est devenu filmeur.
Un acte audacieux dépassant le cadre du tournage, embrassant la vision documentariste pour la dépasser et devenir cinéaste du réel.
Sa caméra, son oeil qui marche, est allé à la rencontre de la société, des humains qui la peuplent. Il est ce penseur qui révèle l’humanité, à nue, dans sa beauté et ses fragilités, dans un monde qui ne pousse qu’à faire oublier l’individu au profit du Capital.
Cavalier s’est débarrassé de l’industrie, s’est fait fantôme insaisissable, un cavalier qui surgit au coeur de la nuit. Zorro ?
Cet être qui vit dans l’ombre et se préoccupe de ceux qui n’ont jamais accès à la lumière, les oubliés, ceux qui font que la marche industrielle du monde est possible, les petites mains, mais aussi ceux qui font du geste une liberté, les artisans.
Le geste Cavalier est en cela un acte de révolte contre l’autorité et le temps.
Avec Merci d’être Venu, il aborde la dernière page de son cahier-journal de filmeur, se tourne vers son reflet et souhaite conter celui qui s’est toujours dissimulé derrière la machine, lui-même.
Il s’agit d’un adieu et d’un regard introspectif.
Nous avions eu Scénario(s) de la part de Jean-Luc Godard, réalisé à la veille de son suicide assisté, nous avons désormais Alain Cavalier du haut de ses 94 ans, questionnant son corps vieillissant, son rapport à la vie, à ses proches et ses pensées face à la mort.
Pour cela, le cinéaste embarque dans un patchwork de son quotidien, son livre d’images intimes où la voix, cette fois, est celle d’un visage que l’on ne distingue pas.
En off un auto-portrait se dévoile.
Mais finalement qui est Alain Cavalier ?
Il s’agit d’un vieil homme. Un vieil homme isolé derrière son caméscope. Un vieil homme cynique et amer.
L’humanité qu’il avait pu mettre en avant en laissant la parole à ceux qui ne l’ont pas s’évapore et quelque chose de troublant, des ténèbres pernicieux, se dessine.
La salle est hilare. Pourtant, dans mon fauteuil, je me recroqueville. Je souffre.
Au début, un sourire, certes, ému par cet être sur la touche qui ne peut s’empêcher de filmer, puis malheureusement bascule. Il bascule dans la manipulation de son monde. Il n’est finalement peut-être pas filmeur mais toujours metteur en scène, cinéaste fétichiste. L’autoportrait se perd et le voile entre filmeur et voyeur devient poreux.
La façon avec laquelle Cavalier fait tourner son petit cirque pour filmer le trouble chez ses proches est insupportable.
Cela commence avec une conversation sur le lit, dans sa chambre, avec sa femme, où il s’amuse à blaguer sur la disparition du chat de la maisonnée, jusqu’à inviter les larmes de cette dernière, puis cela se poursuit, sur l’envie de filmer, mais heureusement empêchée, de vérifier en vidéo la vulve pendante de son épouse.
A ce rythme, il n’ a qu’à filmer ses propres parties intimes si il veut se présenter, mais non, Cavalier se croit espiègle et préfère filmer les testicules ôtés sur la dépouille d’un coq lors d’un barbecue familial.
Ce ne sont que des bribes, des fragments, mais ces derniers font le film car Cavalier est ainsi, dans Merci d’être Venu, il se fait sentir, il est omniprésent, il ne parle que de ses angoisses et de ses adieux.
Pour cela il opte pour les calembours, peu inspirés, farces de vieil homme terriblement seul, qui pour exister n’a plus que le verbe lourd et l’oeil moqueur.
Cavalier est un vieil homme. Oui, un vieil homme aigri. Un vieil homme qui regarde son reflet, tel Narcisse, se susurrant des mots doux : « Ah… Mon petit Cavalier ». – QT



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