« Paper Tiger » réalisé par James Gray : Critique

New York, Queens, 1986. Deux frères que tout oppose s’unissent pour une affaire douteuse liée à la mafia russe. Mais ce qui devait être une opportunité devient un cauchemar, mettant en péril leur famille, leur intégrité, et leur lien fraternel.

Réalisateur : James Gray
Acteurs : Adam Driver, Scarlett Johansson, Miles Teller
Genre : Drame
Pays : France
Durée : 115 minutes
Date de sortie : 2026

1989, le bloc de l’Est se fissure, toute une population migre, veut s’essayer à la promesse capitaliste, au rêve américain.
Au plus profond des zones industrielles, des entreprises nouvelles apparaissent, tenues par la diaspora russe. Ces derniers travaillent dans l’ombre sans se plier aux normes états-uniennes.
C’est alors que deux frères font leur apparition, un ex-flic, souhaitant surfer sur le filon de ces nouvelles compagnies, et un ingénieur de la nouvelle petite bourgeoisie, voyant dans les sillons de son frère ripoux la possibilité d’enfin toucher à sa part du rêve américain.

Dans cette double projection de quête d’un songe de fortune, les migrants d’une part et la nouvelle petite bourgeoisie désireuse de l’autre, James Gray conte les affres des promesses de l’oncle Sam.
Il observe le charnier, celui sur lequel il faut prendre pied pour espérer sortir du gouffre, au risque de glisser et de devenir charogne, promontoire pour les ambitieux à venir.

Le cinéaste qui a su habituer son public à sa modulation entre les genres, allant du film de mafia jusqu’au cosmos, de la jungle amazonienne aux migrants européens des années 20, conserve son goût pour l’envie de percer de nouveaux espaces, de nouvelles strates du monde, de la société.
Ici, il est simplement plus sobre, moins poussif dans sa découverte de l’inconnu, et aborde à nouveau les motifs qui ont fait sa gloire, croise mafia et famille modèle et analyse la tuméfaction de mondes en présence.
Le cinéaste et ses personnages ne font qu’ouvrir la mauvaise porte.
Ils découvrent un monde souterrain terrifiant, fait de corruption et de violence, sous leur petite propriété aux airs de cocon.
L’image se ternit, jaunit, la nécrose ne peut plus se retenir.

Les Etats-Unis en prennent un coup.
La population est cadenassée au train de vie que sa condition sociale lui offre, la tentative de l’esquive implique la possibilité du trépas, tout comme de l’ascension. Quitte ou Double.
Une fois que la mécanique est lancée tout devient irréversible et Gray, malgré une filmographie boursoufflée et maniérée, réussit l’exploit avec Paper Tiger du classicisme et de la mise en scène sous étau. Il retrouve sa vivacité d’antan, celle de la rue, des crimes et arnaques.
Dès le récit amorcé, l’issue tragique se fait ressentir et le cinéaste sait filmer ses rats dans son labyrinthe aux parois qui ne cessent de se dérober pour dévoiler de nouvelles structures-impasses. James Gray est malin, extrêmement malin.

Il ne s’embarque pas dans l’hystérie, du non-moins réussi, Uncut Gems des Safdie et esquive le bouffi Une Bataille Après L’Autre de Paul Thomas Anderson.
La proposition va à l’essentiel et attire le spectateur dans la tourmente.

Vous êtes pris au piège. La mise en scène est remarquable, méticuleuse, soignée, bref du papier à musique rappelant les récentes années de Todd Haynes.
De plus le casting est impressionnant. Enfin !
Les acteurs se font oublier et font vibrer leurs personnages.
Quelque chose de suffisamment rare ces dernières années dans le cinéma états-uniens pour le souligner, où le spectre de la star ne sait plus disparaitre pour faire vivre le film.

James Gray est parvenu à s’entourer de têtes d’affiche qui acceptent l’effacement et incarnent avec juste retenue, l’égo remisé au placard, une galerie de personnages que le cinéaste semble aimer de tout son coeur.
Une alchimie extraordinaire naît. Adam Driver en oncle admiré, mais crapuleux, Scarlett Johansson, en épouse clairvoyante et rongée par le mal, et enfin Miles Teller, absolument remarquable, en tant qu’ingénieur de la nouvelle petite bourgeoisie sombrant dans les mécaniques masquées d’un pays qu’il pensait comprendre.
Contrairement à The Lost City of Z ou Ad Astra, Gray croit enfin à son histoire, brise la distance, le vernis, qu’il a apposé à son cinéma et trouve le juste milieu entre son intéressant et intimiste Armageddon Time et ses récits crépusculaires, Two Lovers et Little Odessa.
C’est un retour à l’essentiel, tout en conservant la maestria plastique que le réalisateur a développé ces dernières années.

Dans les hautes herbes, des silhouettes.
Arme au point, le spectateur est mis en situation d’insécurité constante, la sûreté du quartier pavillonnaire s’effondre. La nuit, des portes s’ouvrent, les loups rodent.
Il s’agit alors de rester immobile, observer le mouvement, de l’intrigue, des personnages, des drames -qui alimentent le récit avec adresse-, et contempler les Etats-Unis, non plus la vitrine, mais les coulisses, s’y glisser et tenter de survivre.

James Gray est clairvoyant. Il met en images l’économie américaine, ainsi que les mécaniques du pouvoir, à un niveau microscopique, le foyer, pour progressivement observer les flots pollués se diriger vers la grande ville, il fait le point, à nouveau, lentille macroscopique collée à la rétine, les Etats-Unis se montrent nus.
Paper Tiger réussit un exploit, mêler le regard d’auteur, celui d’un James Gray et ses obsessions plastiques et thématiques, à un thriller crépusculaire qui esquive le public de festival et s’offre au monde, se livre comme témoignage populaire et conscient.

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De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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