« No No Sleep » réalisé par Tsai Ming Liang : Critique

Au cœur d’une nuit hiver, un train démarre du quartier de Shibuya et traverse la ville endormie. Le film offre un panorama du voyage de Hsiao Kang (Lee Kang-shen) à travers Tokyo, la nuit. Masanobu Ando apparaît, complètement nu, la peau aussi douce que celle d’un bébé. Ils se rencontrent dans un hôtel capsule, brièvement.

Réalisateur : Tsai Ming-Liang
Acteurs : Lee Kang-Sheng, Masanobu Ando
Genre : Expérimental
Pays :Taiwan, Hong-Kong
Durée : 34 minutes
Date de sortie : 2015

Tsai Ming Liang travaille un geste lent, celui par lequel le corps, fictionnel, réintègre une vitesse d’action semblable à celle du réel, brouillant les pistes entre documentaire et fiction.
En désormais près de trois décennies, le cinéaste a questionné les maux psychiques et leurs échos sur le corps.
Un lien entre l’invisible et le tangible s’est tissé, entre le vortex et la chair, une tension sibylline qui est parvenue, plan après plan, film après film, à structurer un vocabulaire de cinéma, un langage nouveau qui emprunte aux premiers temps, ceux qui depuis un plan fixe observent les mouvements d’une humanité réglée comme du papier à musique, prise dans un quotidien ritualisé et industrialisé.

Les Frères Lumière avaient filmé, à la sortie de l’usine, ces flots relâchés et épuisés de travailleurs, marchant vers le spectateur, se donnant en spectacle, devenant mécaniques d’une image en mouvement. Mécanique et donc déjà plus humain.
Fritz Lang, lui, avait autopsié, dans Mégalopolis, une population qui ne cesse de s’user à la tâche, s’oubliant, s’offrant, en sacrifice, à une bête, automate capitaliste implacable, Leviathan vorace, la machine.

Cet état de fait, Tsai Ming Liang le met en lumière mais esquive la démonstration, le monumental.
Il préfère l’intime et installe une porosité entre l’image et la perception physique du spectateur.
Avec son installation Walker, fragments de cinéma capturant le monde moderne traversé par un moine bouddhiste, nuque courbée, se déplaçant avec une lenteur extrême, le réalisateur taïwanais pousse le regard à se questionner sur le rapport à l’espace et au temps.
Il pose une suspension dans un coin du cadre, le moine, alors que la mécanique ondulatoire du monde semble ne jamais s’apaiser.
Le regard-spectateur est perturbé.

Dans son rapport au corps en mouvement, Tsai Ming Liang structure une anomalie.
Le cinéma qui s’actionne va à l’encontre du modèle de consommation contemporain, à l’encontre de la dynamique civilisationelle moderne.

Ici, il n’y a rien à produire, rien à vendre, rien à acheter.
Le temps et le geste, la pensée et la respiration, il n’y a que cela ici.

Le moine, campé par Lee Kang Sheng, acteur-alter ego de Tsai Ming Liang, d’abord cantonné à Taïwan, va suivre le cinéaste d’une ville à une autre, d’un pays à un autre, au rythme des festivals de films qui l’invitent.
Hong-Kong, Tokyo, Marseille, Paris…

A chacune de ses évasions, à chacun de ses déplacements, un nouveau dispositif, un nouveau décor, un corps qui module.
Parfois, le moine solitaire fait des rencontres, celle de résonances, d’individus-poètes.
A Marseille, il était suivi par Denis Lavant
Avec No No Sleep, à Tokyo, le personnage emblématique de la saga va à la rencontre de Masanobu Ando, acteur populaire croisé devant les caméras de Kinji Fukasaku (Battle Royale), Takeshi Kitano (Kids Return), Shinya Tsukamoto (Nightmare Detective) ou encore Takashi Miike (Sukiyaki Western Django).

Tout devient histoire de contrastes, là où à Marseille il est était question d’harmonie avec Denis Lavant.
Masanobu Ando vient d’un cinéma vif et violent, et devant l’oeil-caméra de Tsai Ming Liang, il devient une entité-symptôme d’un monde qui ne trouve pas la paix.
Des mises en situation font se croiser les deux acteurs dans des espaces désertés.
Onsen, sauna, chambre-capsule, bains publics, le rapport au corps et à son repos prend deux tangentes bien différentes.
L’image saisit les lieux de soin pour le corps mais il n’y a pas âme qui vive.
A travers le profil de Ando, la proposition vient à dessiner la population nippone, sa manière de se sacrifier au travail, à devenir employé, à se faire employer, à se faire exploiter.

De cette situation découle alors une impossibilité de trouver le repos, l’esprit constamment contracté par les tâches et missions à accomplir.
L’individu aliéné par cette mécanique abusive a signé un pacte tacite par lequel il ne peut se délier qu’en récupérant la conscience de son corps, par l’image, puis de son esprit, par le mouvement.
Une chaîne inversée s’opère et le sujet du film n’est d’ailleurs plus dans le plan mais, en face, en hors-champ, le spectateur.

No No Sleep, fait le pari d’arrêter le corps.
Tsai Ming Liang observe la ville, ses lumières et néons incessants, ses rues débordantes de salarymen et le calme des lieux de convalescences désertés. Un train fend la nuit, il en croise un autre, l’observe, puis dévie, à la poursuite de ses propres rails.
Il s’agit d’une étrange pièce dans la série Walker, un morceau de cinéma qui déborde du cadre, qui pousse à ne plus voir l’image, qui pousse à se voir soit-même face au temps, qui pousse à s’analyser face aux impatiences, hurlements d’un patron fantôme que l’humain s’est imposé, pour le collectif, pour le rendement, pour le marché.



Laisser un commentaire

Ici, Kino Wombat

Un espace de recherche, d’exploration, d’expérimentation, du cinéma sous toutes ses formes.
Une recherche d’oeuvres oubliées, de rétines perdues et de visions nouvelles se joue.
Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

Let’s connect