« Autofiction » réalisé par Pedro Almodovar : Critique

Synopsis : Raúl est un cinéaste culte en pleine crise créative. Lorsqu’un drame frappe l’une de ses plus proches collaboratrices, il s’en inspire pour écrire son prochain film. Peu à peu, il imagine Elsa, une réalisatrice en pleine écriture, dont le parcours commence à refléter le sien. Les deux cinéastes deviennent les deux facettes d’un même personnage, dans un jeu de miroirs où l’impudeur de l’autofiction dévoile autant qu’elle détruit. Mais jusqu’où̀ peut-on aller pour raconter une histoire ?

Réalisateur : Pedro Almodovar
Acteurs : Victoria Luengo, Patrick Criado
Genre : Drame
Pays : Espagne
Durée : 112 minutes
Date de sortie : 20 mai 2026

Chez Kino Wombat il y a des détracteurs et des passionnés de la caméra de Pedro Almodovar, là où certains ont gardé le silence, là où certains n’ont même pas pris le temps de se diriger vers les salles obscures, Marilyn et Nicolas B., eux, se sont dirigés vers les salles de cinéma et ont plongé dans cet univers qui leur est cher.

Deux plumes. Deux flammes.

Amarga navidad vu par Marilyn 

Cannes, 19 mai 2026. Chemise jaune, lunettes noires . 76 ans au compteur mais toujours cette élégance folle . Almodovar est de retour en compétition avec son nouveau film Amarga Navidad, (en français dans le texte Autofiction), tout aussi élégant et coloré que son géniteur.  Le cinéaste est aussi de retour sur ses terres espagnoles après une brève incursion en territoire Etats-Uniens l’année dernière avec La chambre d’à côté. Habitué du festival, puisqu’il y a déjà présenté plusieurs films, sans pour autant gagner la Palme, Notre ibère favori persiste et signe avec son nouveau long métrage intime, reflet de ses angoisses créatives, diptyque miroir de son Douleur et gloire sortie en 2019, et qui raconte de manière introspective l’histoire d’un réalisateur en panne d’inspiration qui pioche à tout va dans la vie de son entourage pour essayer d’y remédier. 

Le film pose donc d’emblée des questions délicates : où se trouve la limite d’un artiste quand il s’agit de s’inspirer de la vie réelle ou des personnes avec qui il vit ? ou commence la liberté de création ? de la royale Madrid aux terres noires désolées de Lanzarote, Pedro via son double masculin Raul (Leonardo Sbaraglia), tente de nous donner des éléments de réponse. Via une mise en abyme ingénieuse et efficace, Raul vampirise ses proches afin de leur soutirer, à l’insu de leur plein gré, de précieux renseignement qu’il va pouvoir transformer à sa guise en un nouveau scenario pour un prochain film. Son personnage principal, Elsa (Bárbara Lennie ayant déjà tourné dans La piel que habito , double féminin d’Almodovar dans cette nouvelle boucle autoréflexive)  elle aussi réalisatrice, se débat avec des crises de panique qui brident sa créativité . On en vient donc à se demander où se situe vraiment la frontière entre fiction et réalité, tant cette mise en abyme se transforme, en un véritable imbroglio .  

Quoi de mieux que deux alter egos pour parler de soi et se questionner sur son devenir?  Pedro dira « Je me sens moi-même comme un work in progress  ! je ne sais pas quels seront mes prochains films, mais je n’ai pas le sentiment d’avoir achevé ma filmographie ». Sa caméra, impudique, dispose des émotions comme elle l’entend. La perte, le chagrin , le deuil,  la douleur physique ou morale, l’angoisse… de ces thèmes récurrents dans sa filmographie,  tout y passe. Pedro fait du Pedro , certes un peu moins passionné qu’ à son habitude mais les décors chargés , les couleurs vibrantes et les personnages complexes, parfois à lisière de la moralité sont les mêmes et on reconnaitrait son cinéma entre mille.  

Ecrire pour survivre ? écrire ou mourir ?  N’est-il pas un artiste écorché vif qui s’ interroge sur la profondeur métaphysique de son cinéma?  Almodovar à toujours mis beaucoup de lui dans ses œuvres : « quand elle lisait à voix haute, ma mère inventait des détails, pour faire plaisir à son auditoire. J’y ai retenu une leçon : la fiction aide à rendre la réalité plus vivable ».  Les silences sont beaux , les plans sur les regards,  fébriles. Quelques scènes se détachent entre humour  (le strip-tease), douleur ( le restaurant)  et colère froide (la confrontation dans le parc).

Le film commence par une affreuse migraine qui s’estompe au fur et à mesure que l’inspiration revient. Portée par une Barbara Lennie habitée, la narration tente de trouver l’origine même de la création et Pedro de renchérir : « je trouve ça extrêmement mystérieux. C’est quelque chose qui m’intéresse ». Le hic s’installe donc dès lors que Raul/Elsa commencent à puiser de plus en plus dans l’intimité des autres au risque de finir par les abuser. 

Mais alors que cherche à nous dire le réalisateur : que la vie sans les autres n’est pas possible ?  Que si Raul/ Elsa sont en panne d’inspiration, lui également ?  
Baser son film sur cette seule idée est une tentative brillante de prendre un nouveau tournant cinématographique à partir de rien. Lors de la conférence de presse Cannoise le lendemain de la projection il affirme « je suis fatigué de moi-même », appuyant son propos sur le fait qu’il cherche quelqu’un pour écrire qui lui apportera un univers diffèrent.
Un grand Cinéaste qui se remet en question ?  Ce n’est pas courant.
Une chose est sûre,  avec ou sans palme, il n’a pas encore écrit le mot FIN et ce n’est pas pour me déplaire bien au contraire….

Autofiction vu par Nicolas B.

Autofiction, nom féminin : forme de récit située à la frontière du réel et de l’imaginaire, d’où l’auteur puise dans sa propre existence tout en s’accordant le champ des possibles du terrain fictionnel. Imaginé dans les années 70 par l’écrivain Serge Doubrovsky qui y voyait une « fiction d’évènements et de faits strictement réels [où], si l’on veut, […] avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure d’un langage en liberté », le terme a progressivement dépassé l’espace littéraire pour investir et imprégner d’autres arts, dont le cinéma. Si parler de soi rélève d’un exercice particulièrement usité chez nombre de cinéastes, d’aucun ne continue d’entretenir de nos jours un rapport aussi intimement troublant dans son dialogue à soi que Pedro Almodovar. De film en film, le prolifique cinéaste espagnol n’a cessé de disséminer dans son œuvre des fragments de lui-même, entre souvenirs, angoisses, désirs et autres rapports à la création. De l’autoportrait à peine voilé de DOULEUR ET GLOIRE à l’exploration de la figure brisée d’un cinéaste hanté par ses propres images dans ETREINTES BRISEES, et tant d’autres exemples encore, ses personnages se font reflets des réminiscences profondément personnelles d’un réalisateur se livrant dans la souffrance, physique et artistique.

En ce sens, le bien-nommé AUTOFICTION figure comme nouveau chassé-croisé de réalités et de fictions, où l’écriture se fait autocritique et l’autocritique écriture de soi. Une spirale potentiellement destructrice, tant l’une se nourrit, dévore l’autre. Des échos de l’intime qui brouillent constamment les frontières entre créateur, personnage et œuvre. La théorisation d’un dialogue qui s’autorépond, chaque récit semblant contenir la possibilité de son propre démenti, de sa refictionnalisation. Raconter une, son histoire, ne suffit plus, il s’agit d’exposer le processus même de sa fabrication, de questionner la manière dont tout cela est raconté. Cette démarche, intellectuellement stimulante, a de quoi toutefois désorienter : le spectateur, peinant à démêler les opaques niveaux de réalités narratives, se trouve dans une distance émotionnelle tranchant le contrat implicitement engagé avec cette création pourtant née de l’intime.

L’exercice peut alors paraître stérile dans son processus d’autocentrage, tant sa manière de renouer avec les nombreuses obsessions caractérisant la filmographie almodovarienne confine parfois trop à l’auto-commentaire pur ; où même la mise en scène, moins flamboyante visuellement qu’à l’accoutumée, n’apporte d’échappatoire émotionnel et reste assez froidement focalisé sur l’introspection et l’analyse. Une inhabituelle retenue des couleurs, des excès d’écriture qui constitue à la fois la force et la limite de AUTOFICTION : plus rigoureuse dans son exploration fascinante des mécanismes de la création artistique, moins impactante dans l’émotion que véhicule habituellement son cinéma.

Je songe ainsi à la très marquante affiche promotionnelle officielle ayant accompagnée la sortie française de AUTOFICTION. Elle y montre un même personnage, de face et de profil, deux paradigmes n’en formant qu’un. Cette image résume parfaitement à mon sens le projet du film : confronter deux visions d’une même identité, deux niveaux coexistants de vérité, deux manières en quelque sorte de se raconter.

Et c’est ainsi que je souhaiterais conclure : en dépit d’un accueil cannois étonnamment assez tiède, je ne peux m’empêcher de penser que cette œuvre, singulière en elle-même et vis-à-vis du cinéma almodovarien, constitue une passionnante signature par l’Art d’un cinéaste à la croisée entre son passé et son renouvellement, un point d’exclamation final au dialogue intérieur le voyant à la fois auteur, sujet et premier destinataire et qui inaugure à présent un futur tourné vers un meilleur ailleurs.

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