« Chants Fantômes » réalisé par Nouria Behloul : Critique

Ce film-poème est composé de fragments visuels et sonores où paysages, gestes du quotidien et chants distordus tissent un inventaire de la perte. Entre silence et vertige, le passé affleure. Douleur, résistance et beauté persistent dans les absences creusées par le fait colonial.

Réalisatrice : Nouria Behloul
Genre : Essai Filmique
Pays : France
Durée : 59 minutes
Date de sortie : 2025

Chemins vers le tangible,
Songes d’une Histoire égarée

Un coquillage, l’eau qui scintille, quelques reflets sur les rochers.
Une énigmatique image et sa matière numérique, la promesse d’un cinéma amateur d’une grande humanité, d’une grande intimité.
C’est cela qui transparait sur le site du FID, lorsque l’on croise Chants Fantômes.
C’est cela qui m’a orienté vers le premier film de Nouria Behloul, une image qui renferme un appel à la poésie.

Fait d’images numériques saturées, le film questionne l’Algérie, les échos du fait colonial et la part culturelle qui a été arrachée à son peuple. 

La cinéaste fait de la caméra son oeil, elle devient une kinoglaz, être-capteur de la sensibilité d’un monde transcendé par l’objectif.
Le résultat est une hybridation entre transe, essai et poésie.

Une vague caresse, irrigue, porte et trouble la perception.
L’expérience est totale, votre rétine vous remerciera d’avoir choisi cette voie, c’est une extase visuelle et transcendentale.

L’essai, lui, aurait pu être topographique ou encore ethnographique mais ce n’est pas la dynamique ciblée. 
Il est question d’exhumation, par la sensibilité, par le mot.
Le mot, oui, et non pas la parole.
Une aventure étymologique se joue. Une aventure de mots et de reliefs.

Bouhlel croise l’extase visuelle et la recherche dans un élan géopoétique, pouvant rappeler les études de Kenneth White. Elle longe les bords de la Méditerranée pour exhumer des bribes de vie jusqu’à les transformer en une invocation d’une Algérie secrète.
Elle convoque des croyances et traditions à travers un parcours sémantique superposant diverses langues allant de l’arabe au français en passant par le grec ancien et l’anglais.

Dans son procédé le film alterne ainsi images brutes et intertitres didactiques.
Au coeur de ce jeu d’échos à la rencontre de la racine des mots, un dédale s’ouvre, des traditions, des souffrances et des vies ressurgissent. 
Le spectateur embrasse un poème tortueux mais profondément émouvant.
Le cadre préfère les microcosmes et s’évertue à étudier le relief, les éléments de nature que l’on oublie, et les invoquer comme talismans. 

Un rameau d’olivier, une pierre, une feuille de figuier, se figent, glissent des secrets immémoriaux.

Le travail de linguiste en présence est troublant, structurant des passerelles entre les cultures, déconstruisant l’Occident, et les strates qu’il a apposé, pour faire renaître l’Orient. 
L’image confond les mondes, les porte au procès.
L’obturateur, lui, laisse entrer la vie qui se relève.

Il s’agit d’un cinéma du souvenir et du réveil, de l’inconscient collectif et de la prise de conscience individuelle, de l’image rapprochée et de la distorsion.

La caméra est branlante, elle ne fixe jamais.
La réalisatrice n’a pas le temps, elle a tant à dire, tant à raconter, tant à montrer.
La renaissance d’un peuple demande de l’adresse et de la rigueur, gestes que la cinéaste possède, c’est d’ailleurs de la rigueur plus que de l’adresse.
Dans sa surcharge notionnelle Chants Fantômes trouve ses limites.
Le film perd sa trame poétique et donc fantomatique pour se transformer en analyse formelle retorse, faisant oublier la vibration et guidant férocement le regard. La manière est douce-amère.
Le voyage fascine autant qu’il égare ses regards.

Chants Fantômes saisit la texture pour arriver à la brèche du numérique, faille qui forme, l’accès à la mémoire enfouie, celle derrière le tangible, le perceptible.
C’est de cette manière que Nouria Behloul construit le regard.
Un regard poétique reposant sur les minéraux, la faune et la flore pour raconter un territoire et son histoire, un peuple et son oubli.

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Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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