« The Clearing » réalisé par Sabine Groenewegen : Critique

Sumatra, début du XXe siècle. L’exploitation du caoutchouc par les colons néerlandais entraîne l’esclavage sexuel des travailleuses. Images d’archives et du présent s’entremêlent en une fabulation documentaire qui plonge dans l’épaisseur d’une histoire longtemps effacée.

Réalisatrice : Sabine Groenewegen
Genre : Documentaire
Pays : Pays-Bas
Durée : 89 minutes
Date de sortie : 2026

Le FID Marseille a toujours mis à l’honneur des oeuvres questionnant le fait colonial.
Cette observation et exhumation d’une histoire rendue muette a même été la clé de voute de cette 37° édition.
On y parle de Gaza, de l’Algérie mais aussi de la plus secrète Sumatra, ancienne colonie néerlandaise où des plantations, à perte de vue, d’hévéas ont permis un commerce mondial de caoutchouc.
Mais que se cache-t-il derrière cet empire commercial ?
A qui appartiennent les mains de ceux qui entretiennent et extraient la matière première ?
Qui sont-ils ? Qui sont-elles ?

En croisant images d’archives, témoignages mais également cinéma de l’époque, la cinéaste met en lumière une page obscurcie des Pays-Bas et modèle un regard perçant pour saisir les mécaniques qui mènent à écrire l’Histoire en faisant disparaitre les horreurs du passé.

Les hévéas sont entaillés. La sève coule, sèche. Elle est arrachée et se transforme en matière première.
Les locaux sont parqués. Leur labeur n’est pas reconnu, esclavage masqué. Les femmes sont contraintes et transformées en Nyai, concubines et servantes au service des colons blancs.

C’est en partant d’un mélodrame des années 30 que le parcours de Groenewegen trouve sa structure centrale, son centre névralgique.
Dans le montage initial, une Nyai occupait un rôle important de l’intrigue.
Avec le temps, pourtant, les séquences avec ce personnage ont disparu, le montage a été altéré, l’esclavage et l’exploitation se sont dérobés mais les images promotionnelles, elles, existent toujours, dans des coffres de cinémathèques, greniers-cinéphiles.
Ces dernières portent la preuve d’une manipulation des mémoires.

L’actrice, elle, coupée au montage, personnage de Nyai dévoré par l’Histoire devient entité à ressusciter pour faire renaître une conscience collective enfouie.

Pour cela, Groenewegen réveille le Làaden, langue féministe inventée par Suzette Haden Elgin.
Un travail de linguiste est opéré venant soutenir un montage fait d’images contemporaines de Sumatra, d’images d’archives, de documents sonores mais également de fictions des années 30.
Au fur et à mesure de l’avancée du documentaire, les femmes apparaissent, leur sort est terrifiant et le souvenir vient faire chavirer un mensonge séculier.
Un grand nombre d’hollandais n’ont pas conscience de leurs origines indonésiennes et des conditions de vie de leurs aînées.
La cinéaste elle-même s’est confrontée au passé Nyai de sa grand-mère tardivement, découverte l’ayant mené à la réalisation du film.

Groenewegen, avec son premier film Odyssey, interrogeait le racisme capitaliste, avec The Clearing, elle ouvre une nouvelle page, celle des colons, de leurs dérives et des âmes sacrifiées.
Les hévéas saignent, les autochtones sont réduits à l’esclavage, les femmes, elles, à l’exploitation sexuelle.
Aujourd’hui des milliers d’hollandais sont descendants de cette page de l’Histoire, et pourtant, rien ne fait mention de ce fait colonial. Dans les livres, les Pays-Bas ont aboli l’esclavage en 1863. Sabine Groenewegen, images à l’appui, dans un montage malin et percutant, fait un tout autre constat de la première moitié du XX° siècle. Profondément troublant.

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