« Soudain » réalisé par Ryusuke Hamaguchi : Critique

Directrice d’un établissement pour personnes âgées, Marie-Lou tente d’y instaurer une philosophie de soins innovante basée sur l’écoute et la dignité des résidents, malgré la réticence d’une partie de ses équipes. Sa rencontre avec Mari, une metteuse en scène japonaise qui se bat contre un cancer, va bouleverser sa trajectoire. En nouant une amitié profonde, les deux femmes engagent ensemble un combat pour “rendre possible l’impossible”.

Réalisateur : Ryusuke Hamaguchi
Acteurs : Virginie Efira, Tao Okamoto
Genre : Drame
Pays : France, Japon
Durée : 196 minutes
Date de sortie : 
12 août 2026

Soudain…
Quel bel adverbe qui bouscule la ligne temporelle, qui renvoie le présent au passé et transforme l’instable conditionnel en un présent tangible.
C’est ouvrir l’hypothèse de rendre possible l’impossible.
Tout l’art du basculement, du déraillement, du changement.

Soudain…
Quel bel adverbe pour aborder le cinéma d’Hamaguchi.
Un cinéaste de la disparition, des évaporations.
Le sujet, celui au centre du cadre, généralement, disparait, laissant toute une galerie d’âmes perdues constituer une constellation, nouvelle harmonie, nouvel équilibre, à paramétrer pour s’emparer à nouveau d’un réel en modulation perpétuelle.
C’était le cas dans Drive My Car et Senses.
La disparition de personnages, oui, mais pas uniquement, il y eut également la perte soudaine d’un cadre de vie, comme le village de Le Mal N’existe Pas, ou bien l’étrange cas d’un couple qui se marie après dix années de relation, révélant des blessures masquées par des silences qui ont trop longtemps duré, comme dans Passion.

Hamaguchi interroge constamment les individus et leurs habitudes de vie, puis observe la reconstruction de leurs humanités respectives, la restructuration de leurs quotidiens.
Il expérimente et affine de plus en plus son rapport au monde à travers un travail de mots et d’acteurs d’une grande justesse.

Pour ce premier film tourné en France, le réalisateur japonais retravaille son motif, inverse les pôles et préfère la rencontre comme pivot du destin plutôt que la disparition, il opte pour l’espoir plutôt que le doute.
En adaptant librement les échanges d’une philosophe et d’une anthropologue nippones, Makiko Miyano et Maho Isono, sur la question du déclin de la santé physique et mentale, à travers deux axes croisés, le hasard et le risque, Hamaguchi conçoit une réflexion sur le corps malade et la société, entre humanité et failles civilisationnelles.
Dans sa mise à l’écran, le cinéaste opère une étude culturelle et joue sur la porosité entre le Japon et la France, questionne deux rapports au monde autour d’une même situation, la maladie et la fin de vie.
Il invite à la parole, à l’échange, à la théorie socio-économique, pour croiser des regards et repenser le monde.

D’un côté Marie-Lou, anthropologue devenue directrice d’EPHAD, interprétée par Virginie Efira, de l’autre Mari, philosophe devenue metteuse en scène pour le théâtre.
Deux facettes d’une même pièce, l’une tentant de mettre en place une nouvelle prise en charge des patients souffrant de troubles cognitifs, l’autre tentant d’ouvrir le regard sur les personnes en situation de handicap.
Marie-Lou et Mari, impossible de ne pas penser à La Double Vie de Véronique réalisé par Kieslowski, mais oublions, ce n’est pas ce que veut Hamaguchi, il n’y a pas de mystères, de climax.
Ici, tout est question de temps et de vie, de toucher et de regard, là où la mort pourrait être constamment mise en relief.

Jusqu’au dernier battement de coeur, les organes sont actifs, la vie est présente.
Soudain, tout devient question de résistance.
La distance entre le spectateur et le film s’évapore. La durée du métrage s’éclaire. Les trois et seize minutes ne sont plus un récit mais un laboratoire de pensée.
Ceci n’est pas un film de conteur, il s’agit d’un laboratoire d’idées.
Un film de mouvement et de corps, où l’impossible peut devenir possible.
Pour cela, il s’agit d’oser essayer, mettre en joug la limite et observer son recul progressif.
L’esprit guide le corps, le corps porte l’esprit.

Pour dépasser les limites, l’Humanitude, un concept est présenté en quatre piliers : le regard, la parole, le toucher et la verticalité.
Une piste pour repenser le rapport à l’autre, pour entrer dans le respect dans le champ de vie d’autrui.

Concept suisse, L’Humanitude, ayant fait son chemin depuis une bonne décennie au Japon et commençant à se frayer une voie dans les EHPAD français, se distille aux quatre coins du cadre.
Une mécanique pour renouer avec l’autre, une bientraitance envers le patient qui ricoche sur les bien-être du soignant, un cercle vertueux en soi, qui demande l’affranchissement des cercles capitalistes pour retrouver le lien entre les êtres.
C’est une philosophie toute entière qui se révèle.
Un miracle se produit, Hamaguchi n’est plus dans la réalisation mais dans la passation.
L’offrande d’une vision humaine, la salle devient espace de partage.

Pour arriver au prodige de rapprocher l’oeil de l’image jusqu’au trompe-l’oeil réaliste, de pousser le spectateur à s’impliquer personnellement, Hamaguchi masque la narration classique de la fiction.
Le réel pénètre l’oeuvre, le théâtre la nuance, le cinéaste tout comme dans son exposé sur l’Humanitude et les limites du système capitaliste, tend à faire entrer l’extérieur dans la sphère intérieure, marie l’esthétique documentaire à la forme fictionnelle, le spectateur et l’oeuvre ne font plus qu’un, les patients du centre réintègrent la civilisation.
De la réflexologie plantaire, pour retrouver une base saine aux rapports humains, à l’échange théorique nocturne sur fonds de croquis, pour insuffler la nécessité de réinventer l’individu et le groupe, si ce n’est la société toute entière, Hamaguchi propose une voie, esquivant in extremis la leçon et déjouant le piège de la morale.

Soudain est un ambitieux et astucieux tour de passe-passe, jouant sur les motifs du cinéma français et japonais, ricochant entre le regard et l’image, embrassant le risque et le hasard, l’espoir et le l’inconnu.
C’est un cinéma de lumière qui joue avec les ténèbres en contre-point, les esquivant constamment pour toujours s’orienter vers l’affranchissement de l’impossible.
Hamaguchi en plus de réussir à faire ce que ses compatriotes, Hirokazu Kore-Eda, avec La Vérité, Nagisa Oshima, avec Max, Mon Amour et Kiyoshi Kurosawa, avec La Voie du Serpent, n’ont pas accompli, tourner un bon film en France, parvient à offrir au cinéma mondial, et à son public, un magnifique essai humain arborant les limites d’un système qui a imposé le profit avant l’humain.
Pour cela, le cinéaste a eu l’intelligence de travailler la France par le prisme d’une correspondance avec son propre pays, ne s’embourbant jamais dans l’exercice de style mais préférant l’échange et l’idée, plutôt que l’histoire et ses apparats.

Efira et Okamoto ont sauvé le monde, le temps d’un film.
Hamaguchi, lui, a révélé un duo iconique et a su déjouer les pièges de l’étranger, son humanité l’a sauvé, son humanité nous a sauvé.

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