« Chromosome 3 » (The Brood) réalisé par David Cronenberg : Critique

Éminent psychiatre, Hal Raglan met au point une thérapie révolutionnaire qui consiste à soigner ses patients en extériorisant par des stigmates physiques leurs désordres mentaux. Une méthode aussi novatrice que controversée. Si, en instance de divorce, Nola Carveth semble d’abord n’en tirer que des bénéfices, son mari en découvre vite les effets secondaires. Son métabolisme transformé, son épouse donne naissance à des bébés qui, outre l’anomalie d’une croissance accélérée, se révèlent particulièrement agressifs…

Réalisateur : David Cronenberg
Acteurs : Oliver Reed, Samantha Eggar
Genre : Horreur
Pays : Canada
Durée : 92 minutes
Date de sortie : 1979 (salles)

Un titre-formule, comme la fin d’une trilogie, et c’est d’ailleurs un pivot dans le cinéma de Cronenberg, une mutation dans son travail de body-horror.
Chromosome 3 marque la fin d’un arc médical, comportant pour premiers chapitres Frissons et Rage, et ouvrant ici une nouvelle voie celle de l’impact des psychismes sur le corps.

L’ordre des médecins pousse encore la chair dans des retranchements inédits, ouvrant la porte à une mutation de l’espèce.
Cronenberg passe par le fantasme de l’expérimentation scientifique pour ausculter les reliefs d’un humain du futur, un humain qui dévorerait l’homo sapiens tel qu’on le connait physiquement, socialement et psychologiquement.
Pour la première fois, le cinéaste canadien se détache des figures de l’horreur classique, il conçoit de nouveaux concepts, de nouveaux codes.
Formellement et de manière conceptuelle, le classicisme se fait sentir, balance entre Le Village des Damnés réalisé en 1960 par Wolf Rilla, L’Invasion des Profanateurs de Don Siegel et Freaks de Tod Browning, mais cela n’est qu’un trompe-l’oeil, Chromosome 3 est un film définitivement moderne, et c’est la bande originale d’Howard Shore, entre les pics de Bernard Hermann, compositeur du Psychose de Hitchcock, et les formes musicales d’une horreur nouvelle, qui bat la mesure, qui annonce la modulation.

A la veille des années 80, après une décennie marquée par l’ascension et le fracas du mouvement Flower Power, ainsi que toutes les pratiques plus ou moins décadentes New Age, Cronenberg tient sa trame de fond.
C’est dans la psychanalyse expérimentale, celle qui pousse à faire tordre les organes, l’identité interne, le subconscient, que va se jouer ce nouveau chapitre qui sera la structure de sa filmographie durant l’entièreté des années 80.
De ces pratiques confidentielles de la manipulation de l’esprit, la proposition accompagne le spectateur dans une communauté secrète qui pourrait faire chavirer le monde, l’humain pousse la recherche dans des territoires dangereux, vers la perte de contrôle, où des intelligences endormies viennent à ressurgir et prendre le dessus.

Contrairement à ses réalisations passées, Cronenberg, cette fois-ci, effraie enfin.
Il reproduit un monde que l’on fréquente chaque jour et où, dans l’ombre, se cache de terrifiants secrets. Il procède à un découpage et montage qui scinde le monde en deux, entre l’institut et la société, puis fait se répondre les séquences pour progressivement rassembler les deux mondes dans un fracas horrifique. Il a la malice de jouer de porosité entre deux espaces qui s’impactent mais ne se rencontrent que par la pensée, une histoire de vases communicants parfaitement maitrisée qui guide à la terreur absolue.

Pour maintenir l’attention, dans un film qui joue de la retenue et des zones d’ombre, la mise en scène conçoit un cadre renvoyant souvent à une dimension théâtrale, faisant du personnage un acteur réflexif, s’abrogeant de sa propre existence dans le récit pour exister dans un interstice, un pied sur l’écran, un pied dans la salle.

Le songe devient corps en mouvement.

Chromosome 3 est une expérience invasive et passionnante qui annonce l’arrivée des entêtants Videodrome, Scanners et Faux-Semblants, sachant conserver son caractère de film d’exploitation tout en portant le seau d’un auteur horrifique cherchant à gratter le vernis d’un monde-vitrine et exhiber ses horreurs, nos monstruosités intimes.

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