« Minotaure » réalisé par Andreï Zviagintsev : Critique

Russie, 2022. Gleb, chef d’entreprise prospère, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Il se retrouve confronté à des problèmes professionnels croissants, dans un monde de plus en plus instable. L’effondrement d’une vie soigneusement construite bascule rapidement dans la violence.

Réalisateur : Andreï Zviaguintsev
Acteurs : Dmitriy Mazurov, Iris Lebedeva, Boris Kudrin
Genre : Drame
Pays : France, Allemagne, Lettonie
Durée : 140 minutes
Date de sortie : 14 octobre 2026 (salles)

Après neuf ans de silence, Andreï Zviaguintsev revient. Enfin.
Depuis Faute d’Amour, il y a eu un projet avorté, le Covid, l’hospitalisation du cinéaste, sa rééducation et le lancement d’un nouveau film en dehors de la Russie.
Ce ne sont donc pas neuf années d’absence, mais neuf années de résistance contre la mort, contre l’exil.
Le cinéaste russe, aujourd’hui établi à Paris, est de retour avec Minotaure, adaptation actuelle de La Femme Infidèle de Claude Chabrol.

Pour la première fois, le cinéaste ne travaillera pas avec Oleg Néguine, son scénariste historique, resté en Russie et ne souhaitant pas travailler sur une adaptation.
Au tour donc de Simon Liachenko, proche du cinéaste qui a souvent ausculté l’oeuvre de ce dernier.
Résultat, une certaine épure transparait de ce Minotaure, laissant sur le côté la dimension contemplative et appuyant beaucoup plus sur une mise en scène minutieuse faite de secrets et axes de lectures dérobées. Nous sommes chez Zviaguintsev, oui, assurément mais la dimension criminelle et les affaires de moeurs ressortent plus que d’ordinaire, tout comme le début de la guerre avec l’Ukraine.

Ici la menace ne provient pas du lointain, la politique étatique et la structure sociétale ne résonnent pas sur la famille. Non, cette fois, elles percutent cette dernière.
C’est un cinéma méthodique désossant tout autant la sphère familiale que la mise en marche d’une machine de guerre. Sur les pare-brises, des Z apparaissent, sur les voies ferrées, des chars d’assaut sont transportés.
Le film est sombre, d’une profonde tristesse et pourtant, ici, contrairement à ses premières oeuvres, il n’y a pas véritablement de personnages mauvais, il n’y a pas véritablement de personnages cruels.
Ici, dans Minotaure, il y a avant tout les échos d’une solitude foudroyante et mortifère, poussant les êtres à l’aliénation pour survivre.

La référence biblique s’échappe, le Léviathan, menace lointaine et tout juste perceptible, bien que dévastatrice, laisse place à la mythologie grecque, au labyrinthe, aux impasses et à la bête qui avance de manière implacable. L’urgence est palpable et Zviaguintsev se réinvente dans le rythme de son montage, de sa narration.
La créature, ici, est l’ombre d’une politique d’Etat criminelle, menant toute une population à agir pour exister, à s’armer, à trahir, quitte à prendre appui sur un charnier fait de strates d’individus à la position sociale inférieure.

Le réalisateur aborde, pour nous conduire dans son récit, une structure qu’il connait et manipule à merveille dans ce dédale entre crise ukrainienne et naufrage du couple bourgeois. Il scinde le récit à travers le regard de deux personnages principaux qui ne parviennent plus à communiquer, le père et la mère.
A travers leurs perceptions respectives, la caractérisation des personnages périphériques et des différents rebondissements, le film s’ouvre à une étude toute aussi désespérée que cynique de la situation russe.
La vérité a quitté le réel, elle n’est que faux-semblants. Elle se cache pourtant dans les miroirs, dans le reflet des personnages, sur la face dissimulée par les contre-jours.

La sensation est singulière, l’expérience mène à retrouver un cinéma que l’on connait, celui de Zviaguintsev, mais qui se trouve être en plein chantier.
Le bleu nuit ne cesse d’être attiré vers la pente du noir pétrole, la politique n’est plus tapie mais affichée, portrait de Poutine à l’appui, et pourtant, le cinéaste parvient à conclure sur une touche douce-amère inattendue, sortant du microcosme familial, et communal, pour se positionner dans le ciel et observer l’état du monde qui n’est plus que fumée et cendres.

Minotaure est le film que notre société mérite, une étude d’une bourgeoisie malade, décidant du sort du monde, s’échappant et laissant prisonniers, au coeur du labyrinthe, ceux pour qui ils ont scellé le sort.
Cela parait réducteur, et pourtant l’émotion monte, les rouages d’un pays ont été mis à nu, les mal-êtres et les crimes.
Cette vision de l’Etat n’est plus si éloignée de la notre, levez les yeux de vos quotidiens formatés, de vos passe-temps aveuglants, le chaos approche. La bourgeoisie l’a décidé pour vous.


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