« Sebastiane » réalisé par Derek Jarman : Critique

Synopsis : Au IVe siècle après J.-C., le magnifique Sebastiane est membre de la garde de l’Empereur Dioclétien. Quand il tente d’intervenir pour arrêter une exécution, il est dégradé, puis exilé dans une garnison éloignée, un lieu désertique où les soldats, en manque de femmes, s’adonnent parfois à l’homosexualité…

Réalisateur : Derek Jarman
Acteurs : Leonardo Treviglio, Barney James, Neil Kennedy, Richard Warwick
Genre : Drame historique, Erotique
Pays : Royaume-Uni
Durée : 82 minutes
Date de sortie : 1976 (salles)

Pasolini est mort.
Nous sommes en 1976. Pasolini est mort l’an dernier.

De ses cendres, toute une génération de cinéastes, toute une vague d’artistes contestataires, naît. Les années de plomb dévorent l’Italie.

L’Italie brûle et c’est un jeune cinéaste britannique qui va oser reprendre le flambeau pour investir l’histoire de Rome.
Exhumer un spectre pour aborder la nécessité de résister face à l’oppresseur, quoi qu’il en coûte.

Ce jeune cinéaste, bien évidemment, se nomme Derek Jarman.
Pour son premier long-métrage, il décide d’aborder l’histoire du martyr Saint Sebastiane.
Ici, il n’y a pas de récit historique.
Ici, il y a la narration autour d’une aura.
Celle de Sebastiane défiant Dioclétien, en 303 après Jesus Christ, en pleine chasse aux chrétiens.

Sebastiane s’insurge, défie l’autorité. Il refuse de répondre aux ordres de l’empereur préférant suivre la voie du Christ.
Il est donc dégradé et exilé au sein d’une unité romaine où l’intégralité des soldats se trouvent être enclin à la torture et ayant des penchants homosexuels.

Jarman avec ce premier long-métrage pose les pierres de son langage cinématographique.

Tout d’abord, il expérimente une esthétique, s’inspirant grandement des tableaux de la Renaissance, avec des modulations homo-érotiques hypnotiques.
Puis il structure un rythme singulier dans la narration. Un rythme qui s’émancipe des conventionnelles situation initiale et péripéties. Jarman fait naître le spectateur dans un monde qui ne l’a pas attendu. Il offre quelques bribes et invite le regard à l’effort intellectuel et politique pour intégrer le récit.
Enfin, le cinéaste a un faible pour les dissidents et inscrit cette attraction dès cet essai de cinéma qui affiche également les grands axes de ce qui deviendra le cinéma Queer.

Au beau milieu d’un espace désertique, à proximité des flots, toute l’unité s’ennuie. Les corps se révèlent. Les sexes se lèvent.
Ils voient en l’arrivée de notre héros, Sebastiane, une possibilité de passer le temps en suppliciant un corps, celui du présumé coupable, du bouc-émissaire, pour eux, les oubliés de l’empire.
Il y a à la nécessité de répondre aux ordres et l’envie de laisser libre cours à ses bas instincts. L’animal social dans ses quartiers les plus sombres. La meute.

Cependant, contrairement aux désirs que peut avoir cette troupe oubliée, Sebastiane est un être décidé et alternatif. Il ne répond à aucun autre maître, si ce n’est à celui de l’invisible, du céleste.

Il est le poète. L’être sacrifié.
La mort ne l’affecte plus, un parcours christique s’engage.

Du trépas viendra la libération.

De l’obscurité Sébastiane sortira pour devenir symbole de résistance.
C’est ce dernier axe qu’interesse le plus Derek Jarman, la manière avec laquelle la violence déployée qui tente d’endiguer les rebelles pousse à créer les martyres qui deviendront les motifs-maîtres du monde à venir.
Cette approche du personnage alternatif, le punk naissant, en voie de faire céder le modèle social dominant, c’est ce que l’on retrouve dans l’entièreté de la filmographie du cinéaste.

De Jubilee à War Requiem en passant par Caravaggio et The Last of England.

Ici Jarman tente de nombreuses expérimentations plastiques et philosophiques, erre parfois, s’embourbe, mais réussit constamment à rattraper le spectateur que cela soit par la hargne politique où le désir extatique.

Désir… Désir…

Cela semble bien évident dès lors que l’on convoque Saint Sebastiane, icône gay, visage qui est allé jusqu’à éveiller l’appétit érotique d’un certain Yukio Mishima dans sa jeunesse.

Sebastiane est un essai, en demi-teinte, qui essaie de nombreuses pistes, certaines prodigieuses, d’autres laborieuses, mais qui a la certitude de sa vision, celle d’un cinéma en pleine révolution.
Il s’agit d’un cinéma enfant de Salò, regardant l’insidieux néo-fascisme s’approcher et prenant les armes, la caméra, pour le dévoiler au regard du monde entier.
Derek Jarman met à nu et regarde l’humain, sa beauté et ses horreurs.

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