« Begotten » réalisé par E. Elias Merhige : Critique

Synopsis : Begotten est l’histoire d’une mère et de son fils, de leur odyssée dans une contrée sauvage et de leur lutte désespérée pour survivre alors qu’ils rencontrent des tribus nomades qui établissent avec eux un rapport rituel avant de se déchaîner dans une folie violente et dévorante.

Réalisateur : E. Elias Merhige
Acteurs : Brian Salzberg, Donna Dempsey, Stephen Charles Barry
Genre : Expérimental
Pays : Etats-Unis
Durée : 78 minutes
Date de sortie : 1991

C’est une ombre.

Celle d’un cinéma d’avant-garde, celle d’un cinéma que l’on croise lorsque l’on commence à errer sur les bas-côté de la grande toile blanche, lorsque l’on souhaite quitter la route, une histoire de Boogeyman, une entité-filmique, à savoir Begotten, de E. Elias Merhige.

Pour beaucoup, le premier long-métrage du cinéaste fut une découverte sortie des tréfonds d’internet, une oeuvre invisible dans les circuits traditionnels.
En dehors des salles de cinéma, en dehors de lieux d’exposition, sans véritable support physique, Begotten est une sublime créature, une matière méphistophélique insaisissable.
Nous ne parlons pas encore du contenu mais du frisson qui traverse une cinéphilie mondiale d’initiés à la simple évocation de cette étrange et sombre relique.

Après des années à voyager sur la vision de Merhige, à distance, jusqu’à l’obsession, dans des transferts numériques provenant très certainement de bandes VHS usées, dans des conditions techniques vaporeuses, l’occasion de découvrir la bête en pellicule s’est révélée.

C’est donc le 23 octobre 2024, au Le Cinéma de Beaulieu, dans le cadre du festival La Berlue Générale, que Begotten a enfin pris sens à mes yeux, s’est enfin mis à exister devant mes rétines affamées.

Le projecteur se lance.

Sur l’écran, un Dieu se met à mort.
De sa chair apparaît Mère Nature.

Avant son dernier souffle, la déesse arrache à ce corps hurlant quelques gouttes de semence et met en gestation son fils.
Sur Terre se trouve une nature crépusculaire et des individus au comportement primitif.

Le fils et la mère seront pris en chasse.

Originellement imaginé comme un spectacle de danse avant-gardiste immersif, Begotten devient, pour des raisons de budget, cette oeuvre filmique malade aux contrastes tranchants observant la naissance de notre civilisation, et les bases mortifères qui causeront sa chute.
Merhige fait naître son oeuvre de son expérience personnelle de paralysies du sommeil.

Le 16mm défile, son rythme est implacable, le cliquetis résonne, la salle est silencieuse, le spectateur, lui, devient fantome.

Le travail de l’image, la dégradation volontaire de la pellicule, le soin du cadre, le caractère minutieux du relief de la matière, tout y est capturé pour faire vivre une expérience de cinéma traumatique.
Le grotesque du suicide divin laisse progressivement place aux cauchemars, espace où l’expression est la plus libre.
Un parcours christique s’opère… Mais il n’a pas sa place. C’est un trompe-l’oeil qui joue de nos orgueils, qui se joue du cinéma occidental.

Il s’agit ici avant tout d’une forme narrative pour aller plus loin, dans la chair, puis dans les cieux, creuser le monde jusqu’à mettre à mort ses dimensions élémentaires personnifiées.

Derrière le fils de Dieu et sa mère se dissimule avant tout la tragédie grecque.

Oui ! Le Christ n’a pas sa place, celle habituelle, entre enfer et paradis, ici il est question de négatif et positif, d’obscurité et de lumière, c’est le piège de la camera obscura.

Il n’y a pas d’au-delà, le cadre enferme et la seule voie est celle du retour à la Terre, au pourrissement, aux vers et à la vie à travers la mort, poème lugubre.

Le montage, pour sa part, langage fondamental du film, témoigne des inspirations évidentes du cinéaste, du Cuirassé Potemkine de Serguei Eisenstein au Chien Andalou de Luis Bunuel en passant par la période allemande de Fritz Lang.

Begotten a tout d’un cadavre exquis à la rencontre des arts, hydre mêlant poésie, théâtre, peinture et cinéma. Une charogne disloquée, à la manière de l’accompagnement sonore qui gratte, crache et saute.

Le corps, sous une multiplicité de formes, est au centre de tout, qu’il soit profane ou céleste. Profane dans la douleur, Céleste dans sa décomposition.

Le regard, lui, est pris au piège, dans une nuit sans fin.

Les yeux grands ouverts, la bouche scellée, le corps immobile, la paralysie du sommeil devient expérience collective. La salle est figée.

Au sein du cortex frontal, l’esprit bout. Il cherche un échappatoire, une logique, une manière de s’extirper du royaume des songes.

Pendant ce temps, l’oeil révulse.

Face à lui, les corps sont violés, torturés, éviscérés.

La tension est terrifiante, le corps et l’esprit sont mis à distance. Ils sont dans deux geôles lointaines. Leur réunion pousserait inévitablement à une nouvelle scission. L’humaine est mis à rude épreuve.
A l’écran, les rites tribaux, eux, vont bon train, et pourtant, oui pourtant, jamais le cinéaste ne s’échoue dans la complaisance. L’image pourrait se diriger vers le cinéma d’horreur le plus sombre, et, pourtant, oui pourtant, il n’en est rien.

Il ne s’agit plus d’un cinéma d’horreur mais de terreur.

Structurellement plutôt simple, Begotten s’avère être un dédale narratif diffusant sa pensée à travers le subconscient de tout un chacun.
Il s’agit d’une oeuvre vénéneuse, incantatoire et brutale.

Finalement, le spectacle dansé immersif fantasmé par le cinéaste naît, dans la souffrance, Merhige ne passe pas par la scène mais tord sa pellicule jusqu’à invoquer dans l’esprit du cinéphile curieux, une fièvre, une nuit, un astre macabre.

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